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L'économie responsable, c'est possible?

Par Stéphane Desjardins
Pour une economie responsable

Pour les 40 ans de Protégez-Vous, nous avons ciblé des grandes luttes qui feront parler d’elles au cours de la prochaine décennie. Voici l'une d'elles: l'économie responsable.

Certains croient que le capitalisme pourrait mener au bonheur plutôt qu’à la richesse. Pour y arriver, notre mode de vie de superconsommateurs doit cesser… au plus vite.

Pour la plupart des politiciens, des économistes et des financiers, une croissance économique soutenue mène toujours à la prospérité. Les gouvernements des pays riches d’Europe et d’Amérique en ont fait leur mot d’ordre: il faut consommer pour faire rouler l’économie. «Retournez dans les magasins!» tonnait d’ailleurs le président George W. Bush au lendemain des attaques du 11 septembre.

>> À lire aussi: Le début de la fin des énergies fossiles?, Débit, crédit ou mobile? et La déconsommation, bonheur assuré?

Les experts sont toutefois de plus en plus nombreux à croire que le système actuel, fondé sur la productivité et le profit, mène à des déséquilibres: réchauffement climatique, catastrophes naturelles en série, crises financières, fossé grandissant entre riches et pauvres, surendettement des gouvernements et des individus. Car plus on consomme, plus on produit. Plus on produit, plus on exploite les ressources planétaires et plus on détruit l’environnement.

«Nos décideurs doivent choisir une économie au service de la société civile, non pas un système qui vise le profit à court terme», affirme Claude Béland, ex-président du Mouvement Desjardins. Pour atteindre le bien-être des communautés locales et respecter l’environnement, «il faut cesser d’exploiter des ressources non renouvelables au bénéfice d’une seule génération, ajoute Christian Simard, directeur général de Nature Québec, un organisme qui fait la promotion de la protection de l’environnement et du développement durable. Il faut vivre selon nos moyens et nos vrais besoins, et cesser de s’endetter personnellement et collectivement pour accumuler des biens qui remplissent nos tiroirs et placards».

La culture du Je, me, moi

«Notre culture est narcissique, focalisée sur nos petits besoins à court terme. Citoyens et gouvernements se foutent des systèmes qui permettent de soutenir la vie sur terre, mais il y a une limite à ce que la nature peut endurer», estime Peter Brown, professeur à l’École de l’environnement de l’Université McGill. Malgré tout, personne ne veut changer ses habitudes.

Ainsi, les Québécois se disent préoccupés par l’environnement, mais recyclent peu leurs déchets. Le taux de récupération n’est que de 36 %, selon une étude du quotidien La Presse publiée en janvier 2012 et menée à partir des chiffres de Recyc-Québec. «On est contre les sables bitumineux, mais on s’accroche à nos voitures», illustre aussi Claude Montmarquette, président-directeur général et chercheur au Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO).

En conséquence, les gens cherchent l’emploi qui leur permettra d’avoir un bon salaire pour continuer à consommer et assurer le confort familial. «Aujourd’hui, leur vie ne sert qu’à gérer leurs dettes», dit Philippe Hurteau, chercheur à l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS).

Pourtant, la majorité de la population est convaincue d’avoir une vie confortable. «J’en doute, estime Yves-Marie Abraham, professeur agrégé de sociologie à HEC Montréal. Regardez le temps perdu dans les transports, les effets pervers de l’industrialisation comme le cancer, l’obésité, les maladies respiratoires…La richesse calculée selon le PIB a certes augmenté depuis 20 ans, mais pas la qualité de vie.»

Malgré tout, «l’American way of life est une maladie appelée à disparaître», croit Hervé Kempf, journaliste et auteur de l'essai Pour sauver la planète, sortez du capitalisme. Pour lui, notre guérison passe par un changement de cap moral et spirituel: pourquoi une vie humaine vaut-elle la peine d’être vécue? Pour acheter le dernier iPad ou un McManoir?

>> Mieux et moins consommer: les lecteurs de Protégez-Vous témoignent

Un virage nécessaire?

La croissance illimitée sur une planète aux ressources limitées est impossible, clament ceux qui réfléchissent à l’avenir de l’humanité. Harvey Mead, ex-sous-ministre adjoint au développement durable et premier commissaire au développement durable du Québec, vient de mesurer l’empreinte écologique des Québécois grâce à une nouvelle mesure, l’IPV . Sa constatation: «Si tous les humains vivaient comme les Québécois, il nous faudrait trois planètes», estime-t-il.

Il faut changer notre façon de vivre, répètent également des experts comme Dennis Meadows, environnementaliste américain et coauteur du fameux rapport Les limites de la croissance, dont la version enrichie vient d’être rééditée. Il y a quarante ans, l’empreinte écologique de l’humanité était encore acceptable, soutenait-il récemment dans le quotidien français Libération: «En 1972, nous utilisions 85 % des capacités de la biosphère. Aujourd’hui, c’est 150 % et ça s’accélère.»

«On ne doit plus se demander si un changement de cap est possible, car c’est obligatoire. Il faut plutôt se demander comment on le fera pour que le moins de gens possibles en souffrent», affirme Serge Mongeau, père de la simplicité volontaire au Québec et un des signataires du manifeste du Mouvement québécois pour une décroissance conviviale.

Comment s’y prendre?

Entrepreneurs, politiciens et écologistes se sentent coincés. «Le monde financier est prisonnier d’un système globalisé où les banques et les Bourses sont faites pour les riches, reprend Claude Béland, ex-président du Mouvement Desjardins. Dans cette pensée unique, les marchés financiers et les agences de notation dictent les règles du jeu, même sur le plan social. La démocratie n’est pas forte. Quand les financiers disent non, c’est non.»

Ainsi, malgré une population à bout de souffle, des manifestations monstres et des émeutes, des pays comme la Grèce et l’Espagne n’ont pas eu d’autre choix que de couper dans leurs programmes sociaux, les marchés financiers les ayant mis à genoux.

Pendant ce temps, le Canada se contente de piller ses propres ressources et de les écouler à rabais au profit d’une ou deux générations. Un développement surtout basé sur les ressources naturelles n’est pas viable, opine le financier Stephen Jarislowsky, président fondateur de la société de gestion Jarislowsky Fraser. Un autre modèle est pourtant possible. Les pays scandinaves et l’Allemagne, entre autres, se sont déjà tournés vers les marchés de la nouvelle économie responsable, fondée sur la récupération et les énergies renouvelables, note Jacques Fortin, directeur du développement durable à HEC Montréal.

Développement durable ou décroissance?

 Le développement durable, qui vise à intégrer le respect de l’environnement dans le développement économique, peut-il faire la différence? «C’est un mythe», tranche Hervé Kempf, journaliste et auteur de l'essai Pour sauver la planète, sortez du capitalisme.

«On pense pouvoir s’en sortir en verdissant la croissance, qui ne nuirait pas à la planète, mais ça ne se peut pas. On ne peut pas produire des autos vertes. On peut en fabriquer qui consomment moins d’énergie, mais une auto demeure une masse de métal. Qu’elle fonctionne à l’électricité ou même à l’air, la produire et la détruire implique une dépense énergétique», illustre Serge Mongeau, père de la simplicité volontaire au Québec et un des signataires du manifeste du Mouvement québécois pour une décroissante conviviale.

Consommer de façon responsable, c’est consommer quand même. Christian Simard, directeur général de Nature Québec, propose donc un changement beaucoup plus radical: la décroissance. Les partisans de ce modèle prônent, à l’échelle mondiale, une réduction contrôlée de l’activité économique, basée sur des notions de simplicité volontaire et de réduction de l’empreinte écologique et des dépenses énergétiques. Plutôt que le PIB classique, ils privilégient d’autres indicateurs économiques, comme l’IPV ou l’ISS .

Le Mouvement québécois pour une décroissance conviviale propose ainsi de vivre selon nos ressources et besoins réels. Il suggère de troquer les multinationales par de petites entités de production qui utilisent des machines simples à manœuvrer et à réparer, qui fabriquent des objets durables au lieu de pratiquer l’obsolescence programmée .

La décroissance devrait se traduire par une meilleure qualité de vie. «En reprenant le contrôle de nos vies sur le plan économique et politique, on ne travaillera plus pour un salaire en vue de s’acheter des marchandises, mais pour subvenir à nos besoins de base», soutient Yves-Marie Abraham, professeur agrégé de sociologie à HEC Montréal. Ce dernier suggère même des semaines de travail de deux ou trois jours, laissant plus de temps pour s’éduquer et entretenir de vrais réseaux sociaux.

Des groupes comme Free Space ou Green Inclination No Kids (Ginks), ainsi que des philosophes comme Yves Paccalet, vont jusqu’à proposer de faire moins d’enfants pour avoir moins de bouches à nourrir. Cependant, pour Yves-Marie Abraham, la dénatalité n’est pas une solution, puisque la surpopulation n’est qu’une conséquence de notre mode de vie actuel. La décroissance entraînera par elle-même une baisse graduelle des naissances, par la simple diminution de la production de biens, de services et de nourriture à très grande échelle.

Faire face à la résistance

Une économie responsable ne se créera pas du jour au lendemain. «Il est clair que plusieurs ne veulent pas un tel virage, estime Serge Mongeau. Ceux qui sont confortables dans notre société, les bien nantis, veulent garder leurs privilèges et vont tout faire pour que ça continue.»

Il sera donc difficile d’imposer un changement d’attitude. «Remettre en question le développement, la richesse et la consommation est impossible, c’est un tabou majeur. Les politiciens, les gens d’affaires, le monde ordinaire ne veulent pas en entendre parler. Si on critique le système, on se fait accuser de revenir au Moyen Âge», commente Christian Simard. Cette réaction généralisée ne surprend pas Hervé Kempf, qui est sans appel: « Ne comptez pas sur les capitalistes et les gouvernements pour que ça change.»

Avec la Bourse dans le siège du conducteur, l’humanité va continuer à prêcher la croissance. Il y aura moins de pauvres dans les pays en développement, mais plus de pauvreté et d’iniquités dans les pays riches, et une plus grande dégradation environnementale », écrit Carlos Joly, directeur du Comité scientifique sur le changement climatique de Natixis Asset Management, dans un essai sur la croissance et le climat publié dans le livre 2052: A Global Forecast for the Next Forty Years, de Jorgen Randers.

Conséquemment, les affamés et les laissés-pour-compte du système se soulèveront, prédit Christian Simard. Selon lui, les mouvements comme Occupy Wall Street ou Occupons Montréal, et le Printemps arabe, en sont les signes. Ces protestataires voulaient réveiller l’opinion publique pour affranchir les peuples du joug des banquiers et des dictateurs, qui comptent pour 1 % de la population, mais qui contrôlent 38,5 % de la richesse mondiale, selon un rapport de 2011 publié par le groupe financier Crédit Suisse.

>> À lire aussi: Plus de 160 façons d’échanger des biens ou des services

Premiers pas

 Si rien n’est fait, le changement s’imposera de lui-même. Le monde de l’assurance se prépare déjà aux effets des catastrophes naturelles en série. Des réassureurs, comme Munich RE et Suisse de Ré, modélisent leurs effets sur les prix des biens et services à l’échelle mondiale. Ces géants de la finance assument une grande partie des factures des assureurs quand surviennent des inondations, des tremblements de terre ou des attentats, comme celui du 11 septembre. Lorsqu’une catastrophe se produit, tous les assureurs de la planète se partagent les coûts. Et comme tout le monde assure sa maison et sa voiture, et les compagnies leurs usines et leurs équipements, au bout du compte, c’est le consommateur qui assume les augmentations de primes.

Certains experts prédisent néanmoins une révolution capitaliste en douceur, à condition que les règles du jeu soient planétaires. Ils suggèrent que des lois antipollution et des mesures de recyclage ou d’efficacité énergétique s’appliquent efficacement à tous les pays, ou encore que des normes comptables forcent toutes les entreprises à inclure dans le prix de leurs produits le coût de la pollution et de la préservation des espaces verts. «Ceux qui innovent dans ce domaine ne veulent pas être désavantagés face à leurs compétiteurs», dit Bob Mann, chef de l’exploitation de ­Sustainalytics, une firme de recherche torontoise en investissement responsable.

Certaines entreprises sont déjà passées à l’action et en retirent même des bénéfices. «Walmart, pourtant diabolisée par les altermondialistes, s’est dotée d’un système de traçabilité des produits, pour éviter de se faire prendre les culottes baissées avec des ateliers de misère, explique Jacques Fortin, directeur du développement durable à HEC Montréal. Ils ont une politique d’emballage sévère et des magasins à consommation d’énergie nulle, parfois négative!» Il cite aussi Rona, qui achète du bois qui ne contribue pas à la déforestation, et Cascades, une entreprise née de la récupération.

Le changement pourrait aussi venir des financiers. «On est à redéfinir la notion de “création de valeur”, affirme Olivier Gamache, président-directeur général du Groupe investissement responsable, une firme qui accompagne les actionnaires de sociétés publiques dans l’analyse d’enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance. Les investisseurs veulent s’enrichir, mais pas au détriment d’enfants esclaves. On utilise le capital lui-même pour changer les comportements.»

Le pouvoir final appartient donc aux citoyens, qui devront pousser les politiciens dans la bonne direction. Scientifiques et économistes calculent déjà la valeur des forêts à préserver ou la pollution de l’air ou de l’eau. Quand le prix des produits inclura ces coûts, Jacques Fortin prédit que les gens conserveront leurs voitures 20 ans au lieu de cinq. Elles seront plus chères à l’achat, mais résisteront bien plus longtemps que les modèles actuels.

Peter Brown voudrait:

- voir l’ONU créer une réserve mondiale, comme une banque centrale planétaire qui arbitrerait la transition économique vers une société mesurée par les IPV . Ces mesures calculeraient les effets des activités humaines sur la biosphère dans le but de soutenir des méthodes de production plus respectueuses de l’environnement et des populations;

- des fiducies mondiales qui répartiraient les ressources naturelles en fonction des besoins locaux, pour fabriquer des produits qui dureront longtemps, au lieu, par exemple, d’extraire du cuivre sous les glaciers andins pour fabriquer des autos ou des téléphones exportés dans tous les pays;

- une fédération globale, qui arbitrerait les débats politiques;

- une cour globale sur le modèle du Tribunal pénal international, qui appliquerait les lois en environnement et en économie.

Harvey Mead, ex-sous-ministre adjoint au développement durable et premier commissaire au développement durable du Québec, reconnaît que son IPV rebute les économistes et les décideurs, qui seront cependant bientôt forcés de troquer leur PIB sacré contre cette nouvelle mesure, plus écologique. Car, d’ici 40 ans, les humains devront s’adapter à un monde nouveau, sans pétrole, sans eau potable, sans minerai et sans nourriture bon marché…

Visez le bonheur national brut!

Le Bhoutan, qui compte quelque 700 000 habitants, sauvera-t-il l’humanité? Cette monarchie constitutionnelle, 35 fois plus petite que le Québec et accrochée au flanc himalayen de l’Inde, a remplacé en 1972 la notion de produit national brut (PNB) par celle de bonheur national brut (BNB).

Le BNB se base sur quatre principes fondamentaux:

  • le développement durable;
  • la préservation de la culture bhoutanaise;
  • la sauvegarde de l’environnement;
  • et la gouvernance responsable.

Les forêts couvrent 80  % du territoire, et 60 % d’entre elles doivent être conservées à perpétuité, selon la constitution. Le Bhoutan vise une alimentation 100 % biologique et veut émettre moins de CO2 qu’il en consomme. Chaque mardi, dans les grandes villes comme Thimphu, Phuntsholing et Samdrup Jongkhar, les autos sont interdites.

«Cette vision holistique du respect de la nature vient de la culture locale, très communautaire», explique Ron Coleman, directeur de GPI Atlantic, un groupe d’Halifax qui fait la promotion du développement durable et qui a contribué au développement du principe de BNB. Joint en banlieue de la capitale Thimphu, Ron Coleman ajoute que «depuis 30 ans, le gouvernement cherche à instaurer une société différente parce qu’il y a un prix à la croissance perpétuelle».

Lorsqu’on aura intégré des indicateurs comme l’indice de progrès véritable (IPV) ou le BNB aux normes comptables planétaires, un travail que réalisent actuellement des scientifiques et des financiers partout dans le monde, on aura un portrait plus fidèle des répercussions des activités humaines sur la nature. Ce qui entraînera des changements économiques en profondeur, selon GPI Atlantic.

«Mais ça ne se fera pas du jour au lendemain», croit Ron Coleman. En mars 2012, l’Assemblée générale de l’ONU a adopté unanimement une résolution, encouragée par 68 pays, appelant un sommet mondial sur le BNB. La diplomatie planétaire a ainsi reconnu l’importance du BNB comme moyen éventuel pour mesurer le développement humain, afin de remplacer les méthodes actuelles, comme le produit intérieur brut (PIB).

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38,5 % de la richesse mondiale était détenue par 1 % de la population en 2011. Source: Crédit Suisse.