Votre navigateur n'est plus à jour et il se peut que notre site ne s'affiche pas correctement sur celui-ci.

Pour une meilleure expérience web, nous vous invitons à mettre à jour votre navigateur.

Tracer la pandémie, une idée périlleuse?

Par Rémi Leroux
tracage-covid

Plusieurs pays réfléchissent à l’idée de lancer des applications de suivi de la pandémie de Covid-19 par géolocalisation ou en utilisant la technologie Bluetooth. Mais de nombreux enjeux éthiques et de protection de la vie privée se posent.

À Singapour, elle s’appelle Trace together. En France, c’est StopCovid. Au Québec et au Canada, elle n’a pas encore de nom, mais plusieurs entreprises privées sont à pied d’œuvre pour développer une application dite «de traçage» des personnes positives au coronavirus. À Montréal, MILA, l’Institut québécois d'intelligence artificielle piloté par le professeur Yoshua Bengio, pourrait présenter très prochainement une première version de son application.

Les objectifs d’un tel outil sont multiples, mais visent notamment à comprendre comment la pandémie se répand dans la population pour mieux en contrôler la propagation. Certains pays asiatiques ont déjà utilisé ce type de technologie, avec des bénéfices variables.

Comment une telle application fonctionne-t-elle? Peut-on réellement freiner la pandémie en traçant les personnes? Quels sont les risques en termes de protection de la vie privée? Autant de questions qui restent encore souvent sans réponses.

Sébastien Gambs est professeur au département d’informatique de l’UQAM, spécialisé dans l’analyse de données massives, la cybersécurité, les enjeux éthiques et le respect de la vie privée. Il a participé ces dernières semaines aux travaux du comité de travail spécial de la Commission de l’éthique en science et en technologie sur les projets d’application de traçage. Ce comité a remis un rapport d’étapes au gouvernement le 22 avril dernier. Sébastien Gambs présente les principaux enjeux autour d’une telle application.

>> À lire aussi: COVID-19: Comment nettoyer votre cellulaire et Faut-il avoir peur de la 5G?

 

Protégez-Vous – Tracer la pandémie… en quoi cela consiste-t-il concrètement?

Sébastien Gambs Plusieurs finalités sont évoquées. Le traçage de contacts, tout d’abord. Dans ce cas, l’application vise à permettre d’envoyer des notifications aux personnes qui ont été en contact avec un malade déclaré positif à la Covid-19. Plusieurs projets d’application misent sur l’élaboration d’un score de risque. Non pas pour vous dire «Vous êtes à risque», mais pour vous indiquer que, parmi les personnes que vous avez croisées, certaines ont été déclarées positives au coronavirus.

Une autre finalité consiste, pour les autorités, à être en mesure de vérifier si une personne respecte ou non le confinement. On va vouloir vérifier si la personne est sortie de chez elle ou si elle a respecté un certain périmètre lors de ses déplacements. C’est ce qui a été fait en Chine, notamment.

Il s’agit également, troisième option, de collecter des données pour être capable d’établir quels sont les facteurs qui favorisent la propagation de la pandémie dans la population. Enfin, et c’est la quatrième utilisation possible, une telle application pourrait guider en partie la stratégie de déconfinement d’un gouvernement, par exemple en ciblant une catégorie de la population moins à risque à qui l’on permettra de reprendre ses activités, d’aller au travail, etc.

PV – A-t-on une idée de l’efficacité de telles applications sur le contrôle de la pandémie?

SG – Le traçage de contacts est une technique classique dans le domaine médical. Mais c’est généralement un humain qui fait ce travail lorsqu’il est encore possible de le faire, au tout début d’une épidémie, pour rechercher un patient zéro, par exemple. C’est une technique qui fonctionne très bien lorsqu’il y a un tout petit nombre de cas, mais, avec le nombre de personnes touchées aujourd’hui, c’est tout simplement impossible.

L’idée de l’application, c’est un peu la même chose, mais à une échelle beaucoup plus grande. Le succès de cette application est cependant fortement dépendant du pourcentage de la population qui l’adoptera. Les gens l’installeront de façon volontaire sur leur téléphone. Le chiffre souvent cité est 60 %. Il faudrait qu’au moins 60 % de la population accepte de l’installer pour qu’elle joue un véritable rôle sur le contrôle de la pandémie.

PV – Par ailleurs, selon le type de technologie utilisée, de nombreux enjeux éthiques et de protection de la vie privée se posent…

SG – Effectivement. Les compagnies qui travaillent sur ces applications proposent deux approches. Une par géolocalisation, avec le GPS de votre téléphone, et l’autre en utilisant la technologie Bluetooth. Les enjeux de sécurité de la vie privée sont très différents selon la technologie retenue. La géolocalisation est extrêmement intrusive, car elle permet de trouver de nombreuses informations sur une personne. Avec des positions GPS envoyées à l’application à intervalles réguliers, il est possible de savoir où une personne habite, où elle travaille, les commerces, lieux de culte et installations sportives qu’elle fréquente, etc. Cela se pose moins évidemment en temps de confinement, mais il reste que c’est une technologie très intrusive.

La majorité des projets s’orientent vers l’utilisation du Bluetooth. C’est un protocole d’échanges de données de courte portée. Cela signifie donc que lorsque je capte le Bluetooth d’une personne, c’est qu’elle se trouve à proximité. Ces signaux sont conservés pendant un certain temps. Si l’une des deux personnes est déclarée positive au coronavirus, elle devra faire la démarche explicite de notifier qu’elle est porteuse de la maladie à l’application, sans pour autant que son nom soit dévoilé. À ce moment-là, tous ceux qui l’ont croisée sont avertis de façon rétroactive et leur score de risque augmente.

Il y a également des enjeux de stigmatisation des personnes jugées à risque, voire de stigmatisation de communautés ou de groupes de population qui vivent dans les mêmes quartiers. Enfin, certaines personnes ne disposant pas de téléphone intelligent, il y aura forcément des individus qui ne seront pas comptabilisés dans l’évaluation du risque.

PV – Apple et Google, qui travaillent également sur un projet d’application, ont annoncé que les données récoltées ne seront pas monétisées ou encore que l’app ne sera effective que pour la durée de l’épidémie. Utilisation et conservation des données, ici aussi, constituent des enjeux éthiques importants.

SG – Si c’est un acteur privé qui gère l’application, il y a effectivement des enjeux sur la collecte des données et sur l’usage qu’il pourrait en faire. Par ailleurs, que ce soit un acteur privé qui gère l’application ou non, il y a également des risques de failles de sécurité. Le protocole Bluetooth a connu des failles ces dernières années et une personne mal intentionnée pourrait profiter d’une faiblesse du protocole Bluetooth pour installer un logiciel malveillant sur un téléphone ou en prendre le contrôle.

Le cadre d’application d’un tel outil doit être précisé par les gouvernements, mais il doit se faire sur une base volontaire. Car imposer à tous les citoyens d’un pays démocratique une telle application ne fonctionnera pas. Le consentement de l’utilisateur est essentiel, c’est un pilier de base de la protection de la vie privée. Il y a, au fond, un véritable enjeu d’acceptabilité sociale et, si les gens n’embarquent pas, l’impact de l’application pour contrôler la pandémie sera minime.

>> À lire aussi: Comment protéger vos données personnelles et Tous nos articles sur les enjeux liés à la crise de la COVID-19

  Ajouter un commentaire

L'envoi de commentaires est un privilège réservé à nos abonnés.

Il n'y a pas de commentaires, soyez le premier à commenter.