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La revanche de la fleur locale

Par Jean-François Gazaille
fleurs-locales Shutterstock.com

Quel cadeau offrirez-vous à la fête des Mères? Vous ferez sans doute un détour chez un marchand de fleurs, comme beaucoup de Québécois. Vous constaterez alors que les bouquets conçus pour l’occasion se vendent à prix d’or – de 35 à 130 $. Or, cette dépense ne se calcule pas seulement en espèces sonnantes et trébuchantes. Il faut y greffer une facture environnementale et sociale.

«Les consommateurs ne se posent pas de questions à propos des fleurs, note Marilyn Henderson, propriétaire de la boutique RoseMary Fleurs Sauvages, à Waterloo. Comme c’est quelque chose de beau, ils pensent que ça n’a aucun impact dommageable.»

Un jardin mondialisé

La culture des fleurs coupées, c’est un secteur qui pèse plus de 8,5 milliards de dollars américains et dont l’épicentre reste les Pays-Bas. Les Néerlandais produisent près de la moitié des fleurs vendues sur la planète et sont les maîtres incontestés de la tulipe. Mais, depuis la crise de l’énergie des années 1970, la production serricole s’est délocalisée en Amérique du Sud et en Afrique, de part et d’autre de la ligne équatoriale. Un double avantage: les heures d’ensoleillement sont les mêmes, jour après jour… et les salaires sont plus bas!

Avec 9,3 % des exportations mondiales, le Kenya et l’Éthiopie sont désormais les jardins de l’Europe, tandis que l’Équateur et la Colombie (26,7 % du marché et premiers producteurs de roses et d’œillets) écoulent le gros de leurs marchandises en Amérique du Nord.

Le Canada est un joueur marginal dans cette industrie. En 2020, il a exporté pour 78,3 millions de dollars de fleurs coupées, surtout vers les États-Unis. Mais il en a importé pour 137,85 millions de dollars, surtout de la Colombie et de l’Équateur. Le Canada reste donc un importateur net: 80 % des fleurs coupées vendues ici – comme aux États-Unis – ont poussé sous d’autres cieux.

Cependant, dès que la saison s’y prête, les fleuristes québécois s’approvisionnent en Ontario et en Colombie-Britannique, auxquelles on doit 97 % des fleurs coupées du pays, surtout des tulipes et des gerberas. La rose, une espèce capricieuse, ne compte plus que pour 1 % de la production nationale.

Fleurs voyageuses: une lourde empreinte écologique

La plupart des bouquets offerts à la fête des Mères auront parcouru des milliers de kilomètres entre la récolte et la mise en vase. Selon l’International Council on Clean Transportation, le transport de quatre milliards de roses de la Colombie vers les États-Unis dans les trois semaines précédant la Saint-Valentin génère quelque 360 000 tonnes de CO2, soit l’équivalent des émissions annuelles combinées de 78 000 voitures. C’est sans compter le transport par camions réfrigérés vers l’aéroport de Bogota et au départ de l’aéroport de Miami, ainsi que les correspondances vers le reste du continent, l’Asie et l’Europe. Toute une empreinte carbone pour un cadeau dont l’espérance de vie est d’au plus deux semaines…

À surface comparable, la floriculture à grande échelle nécessite plus de fertilisants que l’agriculture alimentaire. Et les fleurs ont soif: un seul bouton de rose nécessite de 7 à 13 litres d’eau pour éclore sous les serres kényanes, selon des chercheurs de l’Université de Twente, aux Pays-Bas.

L’usage des pesticides est quant à lui moins encadré que dans la culture des fruits et des légumes pour la consommation humaine. Pas étonnant que l’on trouve dans les fleurs coupées importées jusqu’à 20 % de pesticides interdits ou non encore testés en Amérique du Nord!

Des travailleurs exposés aux pesticides

Les conditions de travail de la main-d’œuvre sont à l’avenant. En Colombie, par exemple, la floriculture emploie quelque 130 000 personnes, dont les deux tiers sont des femmes. Leurs tâches? Arroser, épandre des pesticides, tailler, retirer les épines et emballer des milliers de fleurs chaque jour, la plupart du temps sans équipement de protection. Six jours par semaine.

Et dans les semaines précédant la Saint-Valentin et la fête des Mères – qui valent la moitié du chiffre d’affaires de tout fleuriste –, la semaine de travail peut dépasser les 100 heures. Pendant tout ce temps, les travailleurs sont exposés à diverses substances chimiques toxiques, dont certaines sont à l’origine de malformations congénitales et de troubles neurologiques. Tout ça pour un salaire mensuel d’environ 300 $...

Une fois distribués aux quatre coins du Québec, roses, œillets, chrysanthèmes et autres fleurs sont ensuite manipulés – et humés – jour après jour par les fleuristes. «Je sais qu’il y a des résidus. C’est sûr que je me lave les mains plusieurs fois par jour», laisse tomber Marilyn Henderson, de MaryRose Fleurs Sauvages.

Une étude publiée en 2016 par des chercheurs de l’Université de Liège a établi que, les mains protégées ou non par des gants de coton, les fleuristes belges manipulaient des roses, gerberas et chrysanthèmes «fortement contaminés» et qu’ils étaient exposés «à des quantités notablement élevées de nombreux résidus de pesticides dont les propriétés toxicologiques permettent de penser qu’ils pourraient engendrer à terme des effets négatifs sur la santé».

Des fleurs équitables… ou pas?

Pour peu que vous vous souciiez des conditions de travail à l’étranger et de la santé de la planète en général, vous pouvez évidemment exiger des fleurs équitables. Elles seront certifiées par des organisations reconnues (Fairtrade, Flor Ecuador, Florverde, Rainforest Alliance, Veriflora), lesquelles sont censées garantir aux travailleurs floricoles de meilleures conditions de travail et restreindre le recours aux fertilisants et pesticides chimiques.

Le hic, c’est que, pour dénicher ces petites merveilles écoresponsables, c’est la galère! Vous peinerez à dégoter les certifications, puisque la délicatesse des tiges fait en sorte qu’il est à peu près impossible d’y apposer un sceau. «Quand tu magasines auprès d’un grossiste, tu n’as pas le temps de vérifier les logos», admet Marilyn Henderson.

Et il n’existe aucun répertoire des fleuristes qui soutiennent cette cause. L’outil de repérage du site choisirequitable.org, proposé par l’Association québécoise du commerce équitable et Équiterre, ne mène nulle part. Le site de Fairtrade Canada est surtout destiné aux producteurs. Seul Rainforest Alliance dispose d’un moteur de recherche qui aboutit à… une grande surface!

Et puis, la certification ne fait pas foi de tout, comme le démontre une analyse du cycle de vie des boutons de roses cultivés sur trois continents. Commandée par FairTrade Max Havelaar et un grand détaillant suisse, cette étude révèle que les roses du Kenya, certifiées équitables ou pas, ont un moindre impact environnemental que celles cultivées en Équateur et aux Pays-Bas… mais que leur culture exige plus d’eau!

Une solution locale

Autre solution? L’achat local que permet désormais un nouveau type d’exploitation horticole en pleine éclosion: la ferme florale. Ce modèle est directement issu du slow flower, un mouvement qui a germé en Angleterre il y a une douzaine d’années, mais qui s’est rapidement enraciné aux États-Unis après la publication de 50 Mile Bouquet, la bible de l’écofloriculture.

On compte plus de 6 000 fermes florales aux États-Unis. Au Québec, leur nombre est passé de 7 à 15 entre 2017 et 2020, avec une forte présence dans les Cantons-de-l’Est, selon Statistique Canada. Elles seraient cependant beaucoup plus nombreuses, selon Valérie Goulet, propriétaire de la ferme Picaflore, à Saint-Marc-sur-Richelieu. «Il y a peut-être une trentaine de projets établis à l’heure actuelle. Et un peu plus d’une centaine de projets en démarrage», avance l’instigatrice des Fermières-Fleuristes du Québec, un réseau d’entraide présent sur Facebook qui compte plus de 350 membres.

Le modèle type de la ferme florale est celui d’une entreprise individuelle ou familiale, qui exploite une superficie modeste selon des méthodes agroenvironnementales et les principes de la permaculture, selon Valérie Goulet.

«On va travailler le sol en surface, faire du vermicompostage, utiliser des engrais verts», énumère-t-elle. La chasse aux indésirables est confiée à des prédateurs naturels et certaines fermes ont des canards coureurs qui gobent insectes, limaces et mauvaises herbes. «D’autres utilisent des cochons: ça remplace le Roundup!», lance-t-elle. La biodiversité est la règle et la monoculture, à proscrire: les fines herbes éloignent les insectes qui attaquent les plants à protéger, tandis que des «plantes sacrifices» (des capucines, par exemple) captent l’attention des parasites.

Une affaire de femmes

Et tout ça s’est construit à l’huile de bras… de femmes! Les fermes florales sont à toutes fins utiles le créneau d’entrepreneures, pour la plupart autodidactes. Et qui doivent créer elles-mêmes les conditions propices à leur succès.

«Il n’y a pas formation pointue au Québec, déplore Valérie Goulet. On peut obtenir un DEP en fleuristerie ou un atelier d’agriculture sur petite surface, mais il n’y a rien qui englobe les deux. Les bons cours reconnus se donnent aux États-Unis.»

Propriétaire de PenséeFleur, une ferme florale nichée au pied du mont Shefford, dans les Cantons-de-l’Est, Chantal Brasseur ne regrette pas d’avoir suivi un cours en démarrage d’entreprise ni d’avoir désormais accès à des ateliers en ligne et à l’expertise d’une agronome-conseil depuis son adhésion récente à l’Union des producteurs agricoles. Mais, insiste-t-elle, elle doit d’abord son succès à ses propres expériences. «J’ai appris à la dure, dit-elle. Tu peux faire le calcul de tes pertes au fur à mesure quand tu vois des chevreuils manger tes boutons de tulipes l’un après l’autre...»

Quant au soutien de l’État et des institutions financières, il est inexistant. Le concept même de ferme florale leur reste inconnu. «Quand nous avons demandé notre numéro au Registraire des entreprises, il ne savait pas où nous classer», raconte Chantal Brasseur, qui s’est lancée dans l’aventure avec son conjoint.

«Des prêteurs comme la Financière agricole ne sont enclins à soutenir que les grandes cultures reconnues ou un producteur déjà établi dans son milieu», ajoute pour sa part Valérie Goulet.

L’acquisition d’un modeste lopin à cultiver s’avère aussi un sérieux obstacle dans certaines régions. En Montérégie, il est impossible de morceler, même à des fins agraires, les vastes terres verrouillées par la Commission de protection du territoire agricole. «Je n’ai pas les moyens de verser 1 million de dollars pour un lot complet», dit la propriétaire de Picaflore. Heureusement, une voisine lui prête une parcelle de terrain qui suffit pour l’instant à ses besoins.

Une croissance soutenue

Dans l’ensemble, les revenus des fermières-fleuristes sont encore modestes: le chiffre d’affaires moyen avoisine les 50 000 $. Mais le secteur est en pleine croissance. «On double notre chiffre d’affaires chaque année», soutient Chantal Brasseur. Pour l'instant, ses quatre jardins et sa serre occupent 1000 mètres carrés (0,1 hectares), mais elle entend porter à un hectare la superficie exploitée d'ici 2025. Tout en poursuivant ses expériences. «Je vais bientôt essayer de faire pousser des cotonniers!»

Un abonnement chez le fleuriste, pourquoi pas!

Les fermières-fleuristes écoulent leurs bouquets de plusieurs manières. Certaines ont des kiosques à la ferme, mais la plupart proposent des abonnements saisonniers ou annuels. On en trouve aussi désormais dans les épiceries spécialisées, certains supermarchés et les marchés publics. «Depuis quatre ans, je vends le gros de ma production au marché public de Granby, dit la propriétaire de PenséeFleur. Je vends un peu aux fleuristes, mais je ne peux pas répondre à la demande. En plus, cette année, tout le monde me réclame des bouquets de mariage.»

Évidemment, aucun de ses bouquets n’est certifié: la floriculture bio et équitable au Québec ne fait encore l’objet d’aucun programme de certification reconnue. «Je ne peux pas dire que je suis bio, mais je suis collée sur le bio, sur le local, affirme-t-elle. Tout est retraçable. J’utilise juste du terreau québécois, des semences d’ici, je n’épands aucun pesticide.» L’intégrité vaut tout autant qu’un logo vert, selon elle: «Si mon client me connaît, il va me faire confiance.»

Des dizaines de fleuristes, surtout à Montréal et à Québec, ont ajouté les fleurs locales à leurs offres printanière et estivale, tout en préservant leur fonds de commerce importé de l’étranger et des autres provinces canadiennes. «Les nouveaux fleuristes sont très intéressés, dit Valérie Goulet. C’est un partenariat qui marche. Ils sont fiers d’afficher nos bouquets sur Instagram.»

D’autres proposent des abonnements floraux, un peu à la manière des paniers de légumes biologiques. Il suffit de s’inscrire pour recevoir un bouquet de fleurs une ou deux fois par mois pendant la saison estivale, voire à l’année pour certains. Les bouquets sont livrés à la porte ou dans des points de chute.

Des habitudes qui changent lentement

Dans certains marchés, «il faut tout de même travailler les consommateurs au corps», soutient Marilyn Henderson. Quand elle a ouvert sa boutique à Waterloo, près de Granby, l’année dernière, elle pensait pouvoir convaincre facilement chaque client de faire l’achat le plus vert et le plus équitable qui soit, notamment en suggérant dès qu’elle le pouvait des bouquets de fleurs locales.

«Or, c’est difficile de changer les mentalités, déplore-t-elle. Même quand tu leur expliques que c’est hypertoxique, les gens préfèrent un arrangement piqué dans de la mousse florale synthétique plutôt que dans de la mousse bio. En fin de compte, les gens achètent ce qui coûte le moins cher.»

Il est vrai que, à l’instar des aliments bios, le prix de la fleur locale est généralement plus élevé chez les détaillants. Cependant, l’abonnement saisonnier et même, parfois, l’achat à l’unité à la ferme ou au marché public s’avèrent une meilleure affaire pour qui veut offrir ou s’offrir un bouquet de fleurs «cueillies ce matin».

Mme Henderson est persuadée de la solidité de ce nouveau créneau. Elle commercialisera bientôt sa propre production floricole et créera aussi des bouquets de fleurs sauvages. «Les commerces comme le mien sont en avance de deux ans», dit-elle, confiante.

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