J’ai longtemps habité dans un quartier rempli de petits magasins dans lesquels je faisais mes emplettes au jour le jour. Des boulangers, des bouchers et des vendeurs de toutes sortes, j’en ai côtoyé quotidiennement pendant de nombreuses années.
Et une question me revenait toujours en tête lorsque je faisais mes achats : pourquoi les vendeurs s’adressent-ils à moi en parlant au passé ? Par exemple, « Tout allait bien pour vous ? », « Cherchiez-vous quelque chose ? », « Preniez-vous autre chose avec votre baguette ? ».
Hier ou aujourd’hui ?
Eh bien, ça dépend… Faites-vous référence à hier ou à la semaine dernière ? Parce qu’hier, je voulais autre chose avec ma baguette de pain, mais la semaine dernière, je ne voulais rien de plus, je me dis chaque fois en silence… en luttant pour que mon exaspération ne s’entende pas dans ma voix.
Sauf que j’ai beau vouloir passer à autre chose, le procédé se répète dès que je mets les pieds dans le commerce suivant et où le vendeur s’empresse de me demander si « c’était » pour essayer.
Euh… oui, je désire essayer ce chandail à l’instant, présentement, c’est-à-dire au moment où on se parle… Pourquoi ne pas me demander si « c’est » pour essayer ? Pourquoi ce voyage dans le temps ? J’ai pourtant les deux pieds dans le magasin, exactement en ce moment !
Politesse et codes sociaux
Je vous partage ces réflexions avec une pointe d’ironie, mais, en réalité, je sais très bien que ces vendeurs ne sont pas affligés d’une maladie qui les empêche de faire la différence entre le présent et le passé. Cette acrobatie linguistique sert à m’aborder sans que je me sente brusquée – attention âmes sensibles – par une question dont le verbe est conjugué au présent.
Fait intéressant : parler au passé afin d’adoucir une demande est souvent désigné comme l’« imparfait forain » ou encore l’« imparfait du commerçant ». L’exemple qui illustre le mieux ce concept est le fameux « Qu’est-ce qu’elle voulait la dame ? », utilisé par les marchands d’une autre époque, qui préféraient cette formulation plutôt qu’une phrase directe, comme « Que cherchez-vous, madame ? ».
Ce genre de gymnastique grammaticale se rapproche de « l’imparfait d’atténuation » que l’Office québécois de la langue française décrit comme une manière de formuler poliment une demande en employant le verbe « voulais » suivi d’un infinitif. Par exemple, « Excusez-moi, je voulais savoir à quelle heure vous fermez » plutôt que « À quelle heure vous fermez ? ».
- Avec « l’imparfait de politesse », les vendeurs reproduisent les codes sociaux utilisés par les autres vendeurs qui parlent eux aussi de cette manière (PHOTOS: Hananeko_Studio; DC Studio/Shutterstock.com).
C’était pour essayer ?
À mon grand dam, j’ai découvert qu’au-delà de la politesse qu’il apporte, l’utilisation du passé est jugée tout à fait correcte par certains grammairiens. Selon eux, le vendeur fait en réalité référence à ce que je cherchais… juste avant qu’il m’adresse la parole.
En disant « Est-ce que c’était pour essayer ? », le vendeur sous-entend « Juste avant que j’ouvre la bouche pour vous poser la question ». Bref, on ne s’en sort pas.
Habitudes grammaticales
Oui, je deviens facilement irritée lorsqu’il est question de l’univers du commerce de détail – notamment en ce qui concerne les vendeurs fatigants, les noms de magasins et les questions intrusives –, mais n’ayez crainte, je travaille là-dessus.
Au moins, je me console en me disant que je ne suis pas la seule à réfléchir aux habitudes grammaticales des vendeurs. En attendant d’accepter le fait que cette façon de parler semble être là pour de bon, je me prépare mentalement à aller m’acheter un café et à me faire demander si je VOULAIS un grand ou un petit format.
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