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Cyberdépendance: accros aux technos

Par Frédéric Perron Mise en ligne : 06 Mars 2010

Messages textes, courriels, Facebook, Twitter: les boulimiques du multitâche ne sont pas plus efficaces... et pas plus heureux. Portrait.

Comme plusieurs de ses amies, Marilou Gaudreault, 14 ans, envoie entre 1500 et 2000 textos par mois sur son cellulaire. Heureusement, elle a un forfait textos illimités! Très volubile au clavier de son cellulaire, elle l’est beaucoup moins durant notre entrevue téléphonique.

– De quoi vous jasez, tes amis et toi ?
– Un peu de tout.
– Et pourquoi le texto plutôt que la voix ?
– C’est moins cher, ça va plus vite et on peut parler avec plusieurs personnes en même temps.

Malgré son utilisation intensive des textos, Marilou réussit plutôt bien ses études en troisième secondaire avec concentration en musique. Mais ses parents ont dû imposer des règles.

La psychologie du cyberdépendant

«Au début, elle envoyait même des textos la nuit, raconte sa mère, Nathalie Dion. Maintenant, quand elle va se coucher, elle doit laisser son cellulaire en dehors de sa chambre.» Selon Marie-Anne Sergerie, psychologue spécialisée en cyberdépendance, une utilisation intensive de textos n’est pas nécessairement nuisible.

«Ce n’est pas un problème en soi de vouloir communiquer avec les autres, dit-elle. Est-ce si différent des ados qui passaient leur temps au téléphone voilà 15 ou 20 ans ? C’est quand ça prend toute la place et que c’est la seule façon de communiquer que ça devient problématique.» D’après Mme Sergerie, on peut faire un parallèle entre la technologie et la nourriture: «Tout le monde mange, mais certains ont plus de mal à se contrôler que d’autres!»

Qu’est-ce que la cyberdépendance ?

Partout dans le monde, le problème semble prendre de l’ampleur. En Chine et en Corée du Sud, on trouve déjà plusieurs centres qui viennent en aide aux dépendants du Web. ReSTART a été le premier établissement du genre à ouvrir ses portes aux États-Unis, l’été dernier. Situé près de Redmond, dans l’État de Washington – berceau de Microsoft –, il offre une « désintox » de 45 jours au coût de 14 500 $US. La cyberdépendance se présente sous diverses formes: pornographie, jeu en ligne, recherche d’information, réseaux sociaux, etc.

Selon Didier Acier, psychologue chercheur au Centre Dollard-Cormier, un institut universitaire sur les dépendances situé à Montréal, les études les plus robustes démontrent qu’entre 0,5 et 2 % des internautes ont une dépendance au Web. D’après certains chercheurs, ce problème pourrait être ajouté à la prochaine version du Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (DSM), un ouvrage qui répertorie les troubles mentaux, à paraître en 2013.

Sur son site, Marie-Anne Sergerie offre gratuitement une grille d’auto-observation pour les cyberdépendants, qui doivent­ y noter le temps passé en ligne, les activités qui s’y déroulent ainsi que les émotions ressenties et les pensées qui se manifestent avant, pendant et après la navigation. «Souvent, la personne ressent de la détresse quand elle ne peut pas avoir accès à Internet», dit-elle. Un peu comme un drogué en manque de sa substance.

Génération multitâche

Quand ses devoirs sont faits, Marilou aime discuter avec ses amis sur la messagerie instantanée MSN Messenger. En même temps, elle envoie des textos. «Ils sont habiles pour faire deux ou trois choses en même temps, mais quelle est la qualité en bout de ligne?» se demande Mme Dion en mentionnant que sa fille clavardait sur MSN Messenger en même temps qu’elle répondait à nos questions.

En cette ère hyperconnectée, l’attention est très sollicitée. On navigue sur Internet en écoutant la télévision. On répond à ses courriels en parlant au téléphone. Devient-on pour autant meilleur au multitâche? Des chercheurs de l’Université Stanford, en Californie, se sont posé la question. Ils ont fait passer une série de tests à un groupe d’adeptes du multitâche et à un groupe du genre «une chose à la fois». Résultat ? Les amateurs de multitâche ont pris une raclée ! Ils ont été moins bons à maintenir leur attention, à mémoriser de l’information et à passer d’une tâche à l’autre.

Une autre étude, menée par Eric Horvitz, chercheur chez Microsoft, a démontré que les travailleurs distraits par un courriel prennent en moyenne 15 minutes avant de retourner à leur tâche principale, par exemple l’écriture d’un rapport ou la programmation d’un logiciel.

«On peut faire un parallèle entre la technologie et la nourriture. Tout le monde mange, mais certains ont plus de mal à se contrôler que d’autres !»
- Marie-Anne Sergerie, psychologue spécialisée en cyberdépendance

S’accomplir dans le virtuel

À 40 ans, Rick a plongé dans Knight Online, un jeu en ligne situé à l’époque médiévale. Il y a joué de 10 à 12 heures par jour, tous les jours, pendant quatre ans. «C’est amusant pendant un certain temps, mais à un moment donné, tu n’as plus de plaisir, raconte-t-il. Plus tu passes de temps à jouer, moins tu veux voir de monde. Tout ce qui t’intéressait ne t’intéresse plus. Tu t’accomplis dans le virtuel, mais pas dans la vraie vie.» Avant l’arrivée d’Internet, les jeux avaient une fin. Plus maintenant. «Il y a toujours une nouvelle quête à accomplir, dit Rick. Tu t’attaches à ton personnage. Tu deviens un bon joueur et tu te le fais dire. Mais plus tu es bon dans le virtuel, plus ta vie réelle est sens dessus dessous.»

Après avoir cessé de jouer, Rick a décidé de fonder le groupe d’entraide Gamers Anonymes, rebaptisé Cyberdépendants Anonymes après quelques semaines: «Je me suis rendu compte que la dépendance aux jeux vidéo n’était qu’un type de cyberdépendance parmi d’autres.»

Dopamine

La dopamine joue un rôle crucial dans plusieurs dépendances. Le cerveau sécrète notamment ce neurotransmetteur quand on s’apprête à vivre une sensation agréable, par exemple prendre un bon repas, avoir une relation sexuelle ou boire un verre d’alcool. Selon la psychologie évolutionniste, la dopamine favoriserait la survie en encourageant des pratiques comme la re­cherche de nourriture et la reproduction. D’ailleurs, en laboratoire, les rats dont on bloque la sécrétion de dopamine cessent de chercher de la nourriture, ce qui ne les empêche pas d’apprécier la nourriture quand on la leur met directement dans la gueule.

Bref, la dopamine ne serait pas la molécule du plaisir – c’est plutôt le rôle des opioïdes –, mais bien celle du désir et de la motivation. D’ailleurs, le cerveau en sécréterait quand il manque d’oxygène – une sensation loin d’être agréable! Le lien avec Internet? Quand on surfe, on cherche diverses formes de stimulus: en apprendre plus sur un sujet qui nous passionne, communiquer avec ses amis sur Facebook et sur Twitter, recevoir un courriel inattendu, etc. La recherche de ces stimulus favoriserait la sécrétion de dopamine. On peut facilement y prendre goût. Et comme avec la nourriture, le sexe ou l’alcool, certains individus se contrôlent mieux que d’autres!

Google rend-il stupide?

Nicholas Carr, auteur spécialisé en technologies, se pose la question dans un essai publié en juillet 2008 dans le magazine The Atlantic. Alors qu’il pouvait auparavant passer des heures à lire des livres, il constate aujourd’hui que son esprit commence à vagabonder après seulement deux ou trois pages. Plusieurs de ses confrères vivent la même chose. L’accès rapide à l’information et aux distractions sur Internet aurait-il pour effet de réduire notre capacité à maintenir notre attention? À ce jour, il existe peu d’études sur le sujet. Mais déjà, un nouveau vocabulaire apparaît. Le Dr John Ratey, professeur de psychiatrie à la Harvard Medical School, utilise l’expression «acquired attention deficit disorder» (déficit d’attention acquis) pour décrire la façon dont les technologies abaissent notre niveau d’attention.

Attention partielle continue

Linda Stone, spécialiste des technologies qui a travaillé pour Apple et Microsoft, a quant à elle inventé l’expression «continuous partial attention» (attention partielle continue), qu’elle utilise pour décrire notre désir d’être constamment en contact avec les autres et d’être toujours à l’affût des derniers événements par l’entremise des nouvelles technologies. Mme Stone a aussi inventé l’expression «email apnea» (apnée du courriel) pour décrire l’effet physiologique que provoque l’utilisation du courriel. D’après ses observations, quand nous recevons un courriel, notre respiration devient plus rapide et moins profonde. Bref, ce serait une forme de stress. Son conseil: prendre de grandes respirations abdominales!

Bien sûr, Internet n’a pas que des effets négatifs sur le cerveau. Par exemple, une étude menée par des chercheurs de l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA) a démontré que, après seulement une semaine d’utilisation du Web, des adultes de 55 à 78 ans avec peu d’expérience sur Internet ont vu leurs fonctions cognitives augmenter. Ainsi, d’après cette étude, le Web pourrait être une bonne façon de prévenir le déclin neurologique associé au vieillissement.

Des conseils pour rester productif

Selon David Rock, auteur du livre Your Brain at Work, l’attention est une ressource limitée. Plus vous laissez le courriel, le téléphone et Internet vous distraire, moins il vous reste d’attention pour le travail. Voici quelques conseils pour rester productif:

• Limitez les sources de distractions. Par exemple, fermez votre logiciel de courriel et éteignez votre téléphone cellulaire.

• Vous faites un travail intellectuel soutenu? Attaquez-vous aux tâches qui exigent le plus de concentration tôt dans la journée. Gardez les activités plus légères comme le courriel pour plus tard.

• Ajoutez le module d’extension LeechBlock (addons.mozilla.org) à votre navigateur Firefox. Il permet de bloquer des sites comme Facebook et Twitter pendant une période de temps que vous déterminez vous-même. Par contre, si vous avez un autre navigateur, celui-ci sera toujours fonctionnel.

• Freedom (macfreedom.com), une application conçue pour Mac OS X, propose une solution plus radicale. Elle permet de désactiver votre connexion réseau pendant un certain temps. Par le fait même, vous perdez l’accès au Web et à votre courriel. La seule façon de rétablir la connexion est de redémarrer l’ordinateur.

• Pour en savoir plus: psynternaute.com et cyberdependance.ca

Illustration: Paul Bordeleau