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La nouvelle carte des zones inondables piège des milliers de propriétaires

Par Bernard Deschamps, PhD en Science de l’environnement à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), et Michel Leclerc, professeur associé honoraire en Hydraulique fluviale à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS)
La nouvelle carte des zones inondables piège des milliers de propriétaires Do Mi Nic/Shutterstock.com

Avec la révision en cours des zones inondables et de la règlementation, la réalité de milliers de propriétaires québécois est en train de basculer. La montée des risques menace la valeur des propriétés, complique l’accès au crédit hypothécaire et fragilise l’assiette fiscale des municipalités.

En juin 2025, le Québec a adopté un nouveau cadre pour les zones inondables, basé sur des cartes de crues actualisées plus étendues et les changements climatiques anticipés. Plusieurs dizaines de milliers de bâtiments pourraient être reclassés à risque, avec des restrictions sur la construction, la rénovation et l’accès au financement, transformant l’incertitude hydrologique en un enjeu concret pour les propriétaires et le marché immobilier.

Pourtant, alors que ce « risque hérité » du passé impose une pression financière croissante sur la société, la réponse des individus sur le terrain défie souvent la logique purement comptable. En effet, face aux inondations, la réaction des riverains ne se limite pas à une analyse rationnelle des probabilités. Elle révèle souvent un profond attachement au territoire, marqué par une survalorisation des atouts paysagers et un déni protecteur du danger.

Ce texte propose d’explorer comment ce lien affectif, confronté à la réalité du marché, se transforme en un piège financier que nous nommons le « dommage d’incertitude ».

Entre déni et « syndrome de Stockholm »

Pour comprendre la persistance de l’occupation des zones inondables, il faut d’abord saisir la psychologie de ceux qui y vivent. L’hydrométéorologie est, par nature, un monde d’incertitude : si l’inondation est une certitude statistique, son moment et son intensité restent imprévisibles. Cette « épée de Damoclès » génère une anxiété que le riverain doit gérer.

Deux mécanismes de défense s’observent fréquemment sur le terrain. Le premier est le déni, ou la politique de l’autruche : certains résidents, refusant parfois même de consulter les informations prédictives, affirment avec conviction n’avoir « jamais vu ça » pour rejeter la fatalité.

Le second mécanisme est plus complexe : lorsque le risque devient indéniable, le résident développe une forme de survalorisation de son environnement. Il magnifie les atouts du site – la nature omniprésente, l’accès direct à l’eau, la solidarité communautaire – pour contrebalancer la menace.

Cet attachement paradoxal s’apparente parfois à ce que la psychologie décrit, par analogie, comme un « syndrome de Stockholm », ou plus largement comme un attachement traumatique : des mécanismes d’adaptation où une personne, exposée de façon prolongée à un stress ou à une contrainte qu’elle ne peut éviter, développe un lien affectif paradoxal envers l’élément générateur de ce stress. L’habitant, otage de son plan d’eau, choisit d’en magnifier les qualités pour supporter la fatalité du risque. Il finit par s’identifier à son « geôlier » en ne retenant que ses aspects positifs pour rendre la vie supportable.

Le piège financier : vers une « séquestration douce »

Toutefois, cette résilience psychologique ne protège pas contre la réalité implacable du marché. L’arrivée de nouvelles cartographies et la médiatisation des risques transforment l’incertitude hydrologique en perte de valeur tangible.

Le facteur critique n’est pas seulement le risque d’eau dans le sous-sol, mais l’accès au financement. Les banques, attentives à la réglementation et à la garantie hypothécaire, limitent l’accès au crédit pour ces propriétés.

C’est ici que se referme le piège. Faute de crédit hypothécaire disponible pour un acheteur potentiel, la propriété devient invendable ou ne peut se vendre qu’à perte. Le propriétaire, même s’il souhaitait partir, se retrouve contraint de rester, incapable de financer un relogement équivalent ailleurs.

C’est ce que nous qualifions de « séquestration douce ». Le résident devient littéralement otage de sa propriété, subissant un dommage financier qui ne dépend pas de la crue elle-même, mais de l’incertitude qui paralyse la valeur de son patrimoine.

Paradoxalement, ce piège se referme souvent sur des endroits idylliques, transformant le rêve de la vie au bord de l’eau en impasse financière. Pour de nombreux propriétaires, la résidence constitue la seule valeur significative de leur actif. Dès lors, la notoriété du risque d’inondations agit comme un stigmate : plus le risque est connu et médiatisé, plus les délais de vente s’allongent et plus le prix est revu à la baisse. Cette dévaluation ne touche pas uniquement les sinistrés ; elle contamine par ricochet les propriétés voisines, impactant des gens qui ne sont pourtant pas directement exposés.

On a pu observer ce phénomène à l’Île-Bigras, à Laval. Alors que le premier ministre du Québec, François Legault, évoquait dès 2019 des incitatifs au déménagement pour soustraire les citoyens au danger, ces derniers se sont retrouvés coincés dans l’étau : incapables de vendre à juste prix en raison de la publicité faite autour des inondations, mais réticents à abandonner un milieu de vie unique pour une compensation incertaine. L’actif immobilier devient invendable, séquestrant ses propriétaires sur place.

Une dynamique similaire s’est produite en 2023 à l’Île Enchanteresse, à Sainte-Brigitte-de-Laval. Ici, la « séquestration » a provoqué une levée de boucliers : les résidents se sont mobilisés en comité pour contester non seulement la gestion des crues, mais surtout la stigmatisation de leur territoire par les nouvelles cartographies. Dans ce contexte, l’anxiété ne découle plus seulement de la montée des eaux, mais de la perte du patrimoine.

Un angle mort pour les municipalités

Ce phénomène individuel a une répercussion collective majeure. Si la valeur des propriétés riveraines s’effondre à cause de cette incertitude, c’est l’assiette fiscale des municipalités qui est menacée. Les rôles d’évaluation actuels peinent souvent à refléter cette réalité, créant un décalage entre les revenus attendus et la solvabilité réelle du territoire.

La situation est d’autant plus critique que les municipalités se sentent souvent impuissantes face à ce « risque hérité » du passé, où des quartiers entiers ont été construits en zone inondable avec l’aval des gouvernements de l’époque. Les élus locaux ont l’impression qu’on leur transfère le coût du risque sans leur donner le contrôle réel sur les leviers d’aménagement ou de financement. Le « dommage d’incertitude » devient alors un fardeau partagé entre un citoyen captif et une municipalité aux ressources limitées.

Pistes de solution : monétiser l’incertitude pour mieux la gérer

Pour sortir de cette impasse, il est impératif d’intégrer ce « dommage d’incertitude » dans les calculs économiques publics. Actuellement, les analyses coûts/avantages (ACA) des mesures de protection (digues, immunisation) négligent cet aspect.

Pourtant, si une intervention permet de réduire l’incertitude, elle restitue aux propriétaires la valeur de leur bien et aux municipalités leur assiette fiscale. Ce gain financier est un avantage indéniable qui doit être comptabilisé.

De plus, pour rompre l’incertitude qui paralyse le marché, la mise en place de certificats de résilience apparaît comme une piste prometteuse. En attestant officiellement qu’un bâtiment présente un niveau de risque jugé acceptable ou qu’il a été adapté pour résister aux crues, ces certificats transforment une incertitude diffuse en une information technique claire et rassurante pour les assureurs comme pour les établissements bancaires.

Une telle démarche suppose toutefois de se prononcer explicitement sur l’acceptabilité du risque. Elle permettrait ainsi de limiter la décote immobilière et de sortir les riverains d’une forme de séquestration financière, tout en assumant le fait que le risque zéro n’existe pas.

* Cet article est tiré de La Conversation et republié sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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