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Marchés de prédiction : c’est du « gambling », prévient un expert des dépendances

Par Jean-Luc Lavallée
Marchés de prédiction : c’est du « gambling », prévient un expert des dépendances

Le lancement récent de Wealthsimple Prédiction (Predict) contribue à populariser les marchés de prédiction au Canada. La tendance inquiète un expert de la dépendance au jeu qui redoute la banalisation de cette nouvelle forme de pari chez les jeunes adultes.

Selon le professeur émérite Jeff Derevensky, du Département de psychopédagogie et de psychologie du counseling de l’Université McGill, ces nouveaux produits, qui permettent de spéculer sur l’issue d’événements du monde réel, soulèvent des questions éthiques majeures en brouillant la frontière entre investissement et paris.

Celui qui dirige aussi le Centre international d’étude sur le jeu et les comportements à risque chez les jeunes, invite les gouvernements à intégrer, dès le secondaire, des programmes de prévention au parcours scolaire afin d’aider les jeunes à bien comprendre les codes de cette nouvelle industrie.

À lire aussi : 10 choses à savoir sur l’application Wealthsimple Prédiction

Dans un article qu’il a signé récemment sur le site web The Conversation (en anglais seulement), il s’inquiète de la popularité grandissante de ces plateformes : en 2025, Kalshi (l’entreprise qui vient de s’associer à Wealthsimple) a engrangé des revenus de plus de 260 millions $ US grâce aux frais facturés à ses utilisateurs.

 

Polymarket – qui n’autorise pas les Québécois à parier sur sa plateforme, bien que certains parviennent à contourner les restrictions – a récolté pour sa part près de 18 millions $ US selon certaines estimations.

Malgré l’image de plateformes ouvertes à tous, une étude a récemment démontré que les bénéfices générés sur Polymarket sont largement accaparés par une poignée d’utilisateurs : 1 % des spéculateurs les plus performants ont récolté 76,5 % des profits, rappelle-t-il.

Pour l’instant, les marchés de prédiction au Canada sont limités aux seules questions sur l’économie, la finance et le climat et il faut que ça reste ainsi, insiste-t-il, craignant des conséquences beaucoup plus graves si l’offre devait être élargie.

Résumé de notre entretien avec le professeur Jeff Derevensky

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- Jeff Derevensky est professeur émérite au Département de psychopédagogie et de psychologie du counseling de l’Université McGill. Il est également directeur du Centre international d’étude sur le jeu et les comportements à risque chez les jeunes.

Les plateformes comme Wealthsimple, qui se lancent dans les marchés de prédiction, ne décrivent jamais cette activité en utilisant des mots comme « jeu » ou « gambling ». À votre avis, s’agit-il d’investissement, de jeu, ou un mélange des deux?

Est-ce que c’est du jeu ? La réponse est oui. Il faut appeler un chat un chat…Vous misez de l’argent pour en gagner. Jusqu’à un certain point, je pense que ça peut aussi ressembler au marché boursier; vous achetez une action et vous espérez qu’elle monte pour en tirer un profit. Dans tous les cas, on mise de l’argent [sur une issue incertaine dans l’espoir d’en retirer un gain]. Selon l’État de New York, les marchés prédictifs proposés par Kalshi correspondent à la définition du gambling.

Avez-vous été surpris que l’Organisme canadien de réglementation des investissements (OCRI) autorise les marchés de prédiction au Canada?

Le régulateur ne fait que suivre ce qui se passe aux États-Unis. Donc, suis-je vraiment surpris ? Non. J'ai été heureux de voir qu'il n'y avait qu'un nombre limité de sujets sur lesquels on pouvait parier au Canada, plutôt que sur des évènements sportifs [ou culturels]. Par ailleurs, le fait qu’il faille attendre un minimum de 30 jours pour obtenir le résultat d’un pari, c’est positif. Nous savons que les jeunes, et en particulier les jeunes hommes, préfèrent obtenir un résultat rapidement. Il faut à tout prix éviter cela. Il faudra faire preuve d'une très grande prudence dans la façon dont nous développerons les marchés prédictifs.

Que devraient savoir les consommateurs avant de placer de l'argent sur ces plateformes?

La première chose qu'ils doivent comprendre, c’est qu'il s'agit bien d’une forme de pari. Le problème, c’est qu’on n’y retrouve pas nécessairement les mécanismes de protection qu’offrent habituellement les exploitants de jeux d’argent, comme Loto-Québec. Pour le moment, il n’y a pas vraiment de garde-fous.

Note de la rédaction : Depuis la réalisation de cette entrevue, Wealthsimple a publié un livre blanc détaillant plusieurs mécanismes de « négociation responsable », dont des limites de dépôt, une pause volontaire des activités, un mécanisme d'auto-exclusion (six mois, un an ou cinq ans) ainsi que des liens vers des ressources d'aide externes. L'entreprise dit avoir mis en place ces mesures pour mieux protéger les utilisateurs.

Croyez-vous que les marchés prédictifs vont gagner en popularité au Canada dans les prochaines années ? Compte tenu des limitations actuelles, sont-ils réellement attrayants pour un public plus jeune, qui dispose déjà de diverses options (légales ou non) pour des paris sportifs et autres jeux en ligne?

Je crois qu'il va se produire la même chose qu'avec les paris sportifs au Canada, il y a plusieurs années. Au départ, ils étaient largement interdits et les consommateurs ne pouvaient essentiellement parier que par l'intermédiaire des loteries provinciales. Mais ces dernières sont toujours à la recherche de nouvelles sources de revenus. Si les marchés prédictifs connaissent autant de succès aux États-Unis, vous pouvez être certain que les sociétés de loterie provinciales canadiennes vont elles aussi explorer cette avenue.

Qu’est-ce qui vous fait croire que les provinces, incluant le Québec, auront de l’intérêt pour les marchés de prédiction?

Si vous me demandez qui est le plus accro au jeu, je vous répondrai que ce sont les gouvernements, car ils font une fortune absolue avec le jeu (…)  Je crois qu'éventuellement, le Québec mettra en place un marché prédictif où les gens pourront miser de l'argent sur des résultats sportifs. Si ce n’était pas aussi payant, les gouvernements ne s’intéresseraient pas au jeu [qui crée une forte dépendance]. Cela devient un véritable problème et, aux États-Unis surtout, on commence à en parler comme d’une crise de santé publique.

Quelles leçons le Canada doit-il tirer des États où les marchés prédictifs (Polymarket, Kalshi, etc.) existent depuis quelques années?

Je pense que la principale leçon est d'éviter d'intégrer les paris sportifs aux marchés prédictifs. C'est la première chose. La deuxième, c'est d'éviter les paris dont le résultat est connu très rapidement.

* L’entretien, réalisé en anglais, a été édité pour plus de clarté et de concision.

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