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Faut-il se méfier des ignifugeants dans la maison?

Par Frédérique David Mise en ligne : 09 janvier 2017  |  Magazine : février 2017

Photos: Shutterstock

Omniprésents dans notre environnement, les retardateurs de flammes suscitent de nombreuses craintes. Faut-il se méfier de ces composés chimiques ?

Les ignifugeants se trouvent dans d’innombrables produits de consommation courante, des meubles rembourrés aux articles électroniques en passant par les jouets, la peinture et les isolants. Mais plusieurs ont été interdits ces dernières années à cause des risques qu’ils comportent pour l’environnement ou la santé, en particulier à cause de leurs effets cancérogènes.

« Un retardateur de flammes n’empêche pas le feu de prendre, il ne fait que ralentir sa progression », précise d’emblée Marc Olivier, chimiste spécialisé en environnement et en gestion des matières dangereuses. « Lorsqu’on compare la propagation des flammes sur deux objets identiques, l’un contenant un retardateur et l’autre non, il y a très peu de différence. Mais en cas d’incendie, les pompiers considèrent que [le temps gagné] est précieux », explique-t-il.

Une multitude de produits

Employés depuis des décennies, les ignifugeants sont présents dans les rideaux, les vêtements, les meubles rembourrés et même dans les tapis. « On les trouve aussi dans tous les objets de plastique qui sont en contact avec un circuit électrique ou électronique, comme les ordinateurs et les téléphones », ajoute Marc Olivier.

Cependant, tous ces articles ne contiennent pas forcément le même type d’ignifugeant. « Il en existe plus de 50 sortes. Parmi elles, les polybromodiphényléthers (PBDE), qui ont été les plus utilisés, comprennent à eux seuls 209 sous-produits », détaille Jonathan Verreault, professeur au Département des sciences biologiques à l’Université du Québec à Montréal. « Dans l’ensemble, précise-t-il, ces molécules ont des caractéristiques différentes et interagissent de manière variable avec notre organisme lorsqu’elles se retrouvent dans la poussière et sont inhalées, par exemple. Si elles sont nocives pour l’homme, elles ne le sont pas toutes de la même façon. »

Les risques pour la santé

Certains membres de la famille des PBDE, comme le tétraBDE, le pentaBDE et l’hexaBDE (tous prohibés au Canada depuis 2008), sont particulièrement problématiques. En effet, explique Jonathan Verreault, « des recherches ont montré que leur présence dans le sang risquait d’endommager la thyroïde, tandis que d’autres ont révélé une réduction de la fertilité chez les femmes qui y avaient été exposées, ainsi que des problèmes cognitifs liés à des expositions prénatales ». Toutefois, à ce jour, Santé Canada n’a pas déterminé qu’ils représentent un risque immédiat pour l’organisme.

Plusieurs études ont permis de mesurer des taux élevés de ces produits chez les humains et les animaux. Selon une enquête réalisée par le Dr Éric Dewailly pour l’Institut national de santé publique du Québec, le niveau de PBDE dans le lait maternel des femmes vivant dans le sud du Québec a par exemple été multiplié par 23 entre 1989 et 2002. La raison ? Les ignifugeants chimiques sont des composés organiques semi-volatils qui ne sont pas liés chimiquement aux mousses de polyuréthane ou aux plastiques et, avec le temps, ils finissent par migrer hors des articles qui en contiennent. « À cause de l’usure, ces composés se retrouvent dans la poussière respirée par les humains, spécialement les tout-petits, qui se déplacent au ras du sol et portent à leur bouche toutes sortes d’objets. Résultat : un enfant en bas âge présente souvent des concentrations en retardateur de flammes dans le sang nettement supérieures à celles de sa mère », indique Jonathan Verreault.

Par ailleurs, ces molécules sont extrêmement persistantes, c’est-à-dire qu’elles mettent beaucoup de temps à se dégrader dans l’environnement.

Enfin, ces composés toxiques peuvent également se retrouver dans la chaîne alimentaire : présents dans les cours d’eau, ils se lient en effet aux lipides des poissons (spécialement une espèce grasse comme le saumon) que les humains ou les animaux consommeront. Des études menées dans le Saint-Laurent ont montré que, entre Montréal et Québec, les poissons présentent des teneurs en PBDE plus élevées qu’en amont. Ces teneurs sont « généralement plus fortes » que celles qu’on observe chez leurs homologues des lacs et rivières du Québec, mentionne un rapport publié en 2011 par le ministère du Développement durable, de l’Environnement et des Parcs (MDDEP).

Que dit la réglementation canadienne ?

Si la Loi canadienne sur la sécurité des produits de consommation n’exige pas l’utilisation de retardateurs de flammes, les produits mis en vente doivent néanmoins répondre aux exigences fédérales en matière d’inflammabilité. « Cela est valable pour tous les textiles vendus au pays, comme les vêtements, les produits de literie, les rideaux et les tapis. Il n’existe pas de réglementation particulière en ce qui concerne les meubles rembourrés, mais il est interdit de vendre un article qui pose un risque pour la santé ou la sécurité humaine », indique Alexandre Nadeau, inspecteur au programme de la sécurité des produits de consommation à Santé Canada. En l’absence de normes canadiennes, les meubles rembourrés doivent donc respecter les standards internationaux de l’industrie en matière d’inflammabilité et ne pas être traités avec des produits que le gouvernement fédéral juge dangereux pour la santé.

Parmi les quelque 50 sortes de retardateurs de flammes actuellement sur le marché, les seuls qui comportent un risque reconnu dans ce domaine par Santé Canada sont les PTCE (phosphate de tris(2-chloroéthyle)). Cancérogènes, ces substances sont interdites depuis 1977 dans les textiles utilisés pour fabriquer des vêtements, et depuis 2014 dans les jouets contenant de la mousse de polyuréthane destinés aux enfants de moins de trois ans. Pour l’instant, tous les autres ignifugeants bannis par Santé Canada l’ont été uniquement pour des motifs environnementaux. Même si l’organisme fédéral a jugé opportun de publier sur son site web un feuillet d’information expliquant comment réduire son exposition aux PBDE, il considère que les niveaux actuels d’exposition de la population canadienne sont bien inférieurs à ceux qui pourraient comporter des risques. D’autres molécules sont également en cours d’évaluation par le MDDEP et le ministère de la Santé et des Services sociaux dans le cadre de leur plan de gestion des produits chimiques, et, selon Alexandre Nadeau, « tous les PBDE sont en voie d’être interdits au pays ».

Une traçabilité déficiente

Malheureusement, il faut parfois des années avant d’être en mesure de savoir si un composé chimique est dangereux pour la santé, l’environnement, ou pour les deux à la fois. « Le problème, c’est que l’industrie fabrique sans arrêt de nouvelles molécules pour remplacer celles qui ont été retirées du marché », relève Jonathan Verreault. Résultat : il est très difficile d’effectuer un suivi. Dans une étude publiée en 2012 par la revue Environmental Science & Technology, des chercheurs de la Duke University déploraient d’ailleurs le manque de connaissances quant aux risques que présentent ces substances pour les humains et l’environnement.

Là où le bât blesse, c’est que la plupart des ignifugeants prohibés au pays (excepté les PTCE, puisque Santé Canada a reconnu leur potentiel cancérogène) peuvent se retrouver dans des marchandises importées, notamment de Chine. Ainsi, le gouvernement fédéral n’a pas jugé nécessaire d’interdire l’importation de produits contenant des PBDE, même s’il reconnaît que ceux-ci ont « des effets néfastes sur l’environnement ou sa biodiversité ». « Il n’est pas défendu d’importer ce type d’articles, car leur utilisation ne comporte pas de risque pour la santé humaine », précise Alexandre Nadeau. Le consommateur, lui, a d’autant plus de mal à s’y retrouver qu’aucune loi n’exige l’étiquetage des produits contenant des ignifugeants. « Il faudrait qu’une réglementation oblige les fabricants à dévoiler cette information », estime Marc Olivier.

Certains pays ou États ont toutefois imposé des règles plus sévères, en particulier la Californie qui, en 2013, a modifié ses tests d’inflammabilité datant de 1975, ce qui permet de trouver désormais des meubles rembourrés contenant peu ou pas de retardateurs de flammes. « Cette décision a influencé l’ensemble du marché », note Jonathan Verreault. L’Association des fabricants de meubles du Québec dit avoir déjà constaté des changements. « Avec l’entrée en vigueur complète de la nouvelle législation californienne, le 1er janvier 2015, nos industriels se sont tournés vers des solutions de rechange », affirme Nathalie Lessard, directrice des communications à l’association.

« Bons jusqu’à preuve du contraire »

Par ailleurs, les normes californiennes exigent désormais l’étiquetage des meubles contenant des ignifugeants, ce qui a obligé plusieurs multinationales à modifier leurs pratiques. « Depuis janvier 2015, tous nos meubles rembourrés vendus en Amérique du Nord sont fabriqués sans retardateurs de flammes et cette mention figure sur l’étiquette », assure par exemple Stephanie Kerr, responsable des communications d’entreprise à Ikea Canada.

À noter que certains produits peuvent se passer de ces substances tout en répondant aux critères d’inflammabilité. Comment ? Grâce à l’utilisation d’ignifuges naturels, tels le coton ou la laine. « Pour respecter ces critères, l’industrie nord-américaine recourt malheureusement à la méthode la moins coûteuse, qui consiste à employer des ignifugeants chimiques pouvant être toxiques, observe Jonathan Verreault. En Europe, les fabricants doivent passer une série de tests afin de prouver l’innocuité de leurs produits avant de pouvoir les mettre sur le marché. Le Canada envisage de s’inspirer de cette manière de procéder. Mais en attendant, en Amérique du Nord, un ignifugeant est jugé bon jusqu’à preuve du contraire. »

Plus de 80 % des articles pour bébés (sièges d’auto, coussins d’allaitement, matelas et autres produits fabriqués avec de la mousse de polyuréthane) contiennent des ignifugeants chimiques.
Source : Environmental Science & Technology, mai 2011.

Les canapés, fauteuils, sièges de bureau et autres meubles rembourrés de votre maison renferment généralement des retardateurs de flammes.

Dans votre salon, le téléviseur et, plus précisément, tous les objets de plastique qui sont en contact avec un circuit électrique ou électro-nique peuvent contenir des ignifugeants.

Les retardateurs de flammes sont utilisés dans les tapis, les rideaux ou encore les lampes halogènes, autant d’objets du quotidien dont on ignore souvent qu’ils en contiennent.

Table à langer, matelas, jouets, peluches ou encore coussin d’allaitement... les articles pour bébés sont les plus susceptibles de renfermer des retardateurs de flammes.

Le matériel informatique contient également des ignifugeants. Selon leurs caractéristiques chimiques, ces composés peuvent migrer et s’accumuler dans la poussière domestique.

Les matériaux de construction et de finition sont également fabriqués avec des ignifugeants. C’est le cas, par exemple, de certains produits isolants et de certaines peintures.

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