Mon équipe et moi réalisons plus d’une centaine de plans de retraite chaque année, souvent pour des personnes qui viennent tout juste de quitter le travail. Et ce que nous observons en pratique est frappant : l’anxiété est presque toujours présente, même chez celles qui « ont fait les bonnes choses ». Elle prend toutefois deux formes bien distinctes, qui se nourrissent l’une l’autre : l’argent (« vais-je en manquer ? ») et l’identité (« qui suis-je quand je ne travaille plus ? »).
Prendre sa retraite est souvent présenté comme une ligne d’arrivée. En réalité, il s’agit d’un changement de vie majeur. Même quand les chiffres fonctionnent, l’inquiétude peut rester. Et pour les personnes sans fonds de pension à prestations déterminées, l’angoisse financière peut devenir envahissante.
Pourquoi la peur d’en manquer est-elle si fréquente ?
Pendant la vie active, vous économisez pour vos vieux jours. À la retraite, c’est l’inverse : vous décaissez. Sur le plan psychologique, voir vos économies diminuer peut donner l’impression de perdre le contrôle.
Sans rente à prestations déterminées, l’incertitude augmente : rendements variables, inflation, coûts de santé, longévité, aide aux enfants adultes, rénovations imprévues. Beaucoup de retraités vivent aussi un « biais de prudence » : ils « sous-dépensent » par peur d’une future catastrophe. Résultat, ils se privent aujourd’hui, sans nécessairement être plus en sécurité demain.
Ajoutez à cela la comparaison sociale (un voisin qui voyage, un ami qui investit « mieux »), et l’anxiété trouve un terrain fertile.
Quand le travail donnait une identité
Le travail structure le temps, apporte des relations, une reconnaissance, un sentiment d’utilité. À la retraite, certaines personnes gagnent une liberté immense. D’autres perdent une partie de leur identité : plus de titre, moins de validation, moins de défis. Cette baisse de valorisation peut se traduire par une anxiété diffuse, de l’irritabilité, des troubles du sommeil ou la sensation de « tourner en rond ».
Le piège est de croire que l’anxiété est uniquement financière. Parfois, l’argent n’est que le prétexte que l’esprit utilise pour exprimer une inquiétude plus profonde : peur de ne plus compter, peur du vide, peur d’être « moins ».
Six recommandations concrètes pour apaiser l’anxiété
1. Faites un plan de décaissement, pas seulement un budget. Un budget indique quoi dépenser, un plan de décaissement indique d’où l’argent provient, dans quel ordre et comment s’adapter si les marchés baissent. Incluez l’inflation, une marge pour imprévus et des scénarios (normal, prudent, difficile).
2. Créez une « paie » mensuelle. Même si vous avez des actifs importants, le fait de transformer le décaissement en revenu régulier diminue le stress. Une structure simple rassure : compte de dépenses, compte tampon (fonds de liquidités, voyez le point suivant), placements à long terme.
3. Construisez un coussin de sécurité psychologique. Un fonds de liquidités couvrant, par exemple, de 6 à 12 mois de dépenses peut réduire l’angoisse. Ce coussin vous permettra de dormir sur vos deux oreilles.
4. Testez votre retraite avant de la vivre. Dans les 6 à 12 mois précédant la retraite, essayez de vivre avec le revenu prévu de retraite. Vous validez le niveau de dépenses, vous ajustez et vous gagnez en confiance.
5. Remplacez la structure du travail par une structure choisie. Planifiez vos semaines : activités sociales, sport, bénévolat, projets, apprentissages… L’objectif n’est pas d’être toujours occupé, c’est d’être intentionnel. Une identité se reconstruit par des routines et des rôles.
6. Parlez-en tôt. Un planificateur financier peut mettre des chiffres sur vos peurs, et un professionnel de la santé mentale peut vous aider à distinguer risque réel et scénario catastrophique. Les deux approches se complètent.
La retraite n’est pas seulement une décision financière, c’est une transition identitaire. Apaiser l’anxiété, ce n’est pas éliminer toute incertitude, c’est bâtir une structure (financière et humaine) assez solide pour vivre cette nouvelle liberté avec confiance.