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Peut-on ralentir la résistance aux antibiotiques?

Par Catherine Crépeau Mise en ligne : 30 novembre 2017  |  Magazine : janvier 2018

Shutterstock.com

Les antibiotiques ont sauvé des centaines de milliers de vies depuis leur invention, mais aujourd’hui, leur surconsommation menace la santé mondiale. Peut-on freiner l’antibiorésistance ? Et quand doit-on dire non aux antibiotiques?

Vous avez subi une chirurgie mineure avec succès. Or, la plaie s’est infectée et la méthicilline tarde à faire effet. C’est que le staphylocoque qui vous assaille a développé une résistance à cet antibiotique et ne répond pas au traitement classique. Vous êtes pris avec ce que les médecins appellent une infection à SARM (Staphylococcus aureus résistant à la méthicilline).

Votre cas est loin d’être unique. Les bactéries résistantes aux antibiotiques sont devenues courantes, au point où le monde perd sa capacité à traiter une liste toujours plus longue de maladies, dont certains types de pneumonies, de tuberculoses et de gonorrhées. Pour l’Organisation mondiale de la santé (OMS), il s’agit d’une des plus graves menaces à la santé mondiale. Au début de 2017, l’organisme dressait d’ailleurs une liste de 12 familles de superbactéries pour lesquelles il faut d’urgence mettre au point des antibiotiques.

>> À lire aussi: Prix des médicaments, des écarts spectaculaires

Le Québec n’y échappe pas. En 2015-2016, au moins 39 décès ont été liés à deux superbactéries, rapporte le ministère de la Santé et des Services sociaux. Des chiffres qui sont probablement sous-estimés, souligne le Dr Karl Weiss, microbiologiste et infectiologue à l’Hôpital général juif. Comme les infections bactériennes surviennent souvent à l’hôpital, elles affectent des patients déjà affaiblis par d’autres conditions médicales. « Il est difficile de déterminer dans quelle mesure le microbe a contribué à la détérioration de l’état de santé de la personne ou à son décès. D’autres facteurs de risque sont souvent en jeu », explique celui qui préside l’Association des médecins microbiologistes infectiologues du Québec.

Devant ce constat, la direction provinciale de la Santé publique a lancé, en 2017, un plan d’action quinquennal pour lutter contre les superbactéries. Ce dernier prévoit entre autres la création d’un système informatisé afin d’assurer un meilleur suivi de l’utilisation des antibiotiques dans les hôpitaux. Cette surveillance touchera aussi les animaux, auxquels la moitié des antibiotiques produits dans le monde sont destinés, indique l’OMS.

Il n’est pas trop tard pour réduire les effets de la résistance aux antibiotiques. Et dans cette lutte, tous ont un rôle à jouer, vous y compris. Voyez comment.

Ne soyez pas des patients… impatients

La meilleure réponse à la résistance consiste à réduire la consommation d’antibiotiques. Comment ? Du côté des médecins, il s’agit de prescrire mieux – c’est-à-dire le bon antibiotique, à la bonne dose et à la bonne fréquence. Les efforts consentis en ce sens après l’épidémie de Clostridium difficile qui a frappé le Québec au milieu des années 2000 ont porté fruit. Les données des programmes de surveillance portant sur l’utilisation des antibiotiques montrent en effet des réductions importantes en termes de présence de bactéries entre 2004 et 2012. Pour cette période, on note une diminution de 50 % des bactériémies (présence de bactéries dans le sang) à SARM et une baisse de 40 % des diarrhées associées à Clostridium difficile d’origine nosocomiale. La partie n’est toutefois pas gagnée : la proportion de souches de Neisseria gonorrhoeae résistantes aux antibiotiques a considérablement augmenté au Québec au cours des dernières années.

12,1 % des bactériémies nosocomiales à staphylocoque doré (Staphilococcus aureus) observées au Québec au cours de l’année 2016-2017 étaient résistantes à la méthicilline (SARM). Dans certaines régions des Amériques, la proportion peut atteindre 90 %.
Source : INSPQ et OMS.

Pour mieux cibler leurs interventions, les médecins doivent pouvoir distinguer les infections virales des infections bactériennes. Mais comme ils doivent souvent attendre après les résultats de tests, ces professionnels demandent parfois aux patients de repasser deux ou trois jours plus tard, ou bien ils leur remettent une ordonnance, au cas où leur état ne s’améliore pas. Or, les patients sont parfois… impatients ! Plusieurs médecins de famille disent subir des pressions pour prescrire des antibiotiques. « Les gens ont l’impression d’une meilleure prise en charge s’ils ont une prescription. Pourtant, ce n’est pas toujours nécessaire », dit Alejandra Irace-Cima, médecin-conseil à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ). « Il faut résister à la tentation de recourir à tout prix aux antibiotiques », recommande-t-elle.

Vous avez 64 % PLUS de risque de mourir d’une infection à SARM que d’une infection à la forme non résistante du staphylocoque doré (Staphilococcus aureus).
Source : OMS.

Si votre garderie refuse d’accueillir votre enfant malade parce qu’il ne reçoit pas de traitement antibiotique – ainsi que l’a décidé le médecin –, tentez de trouver une entente avec les responsables. Assurez-vous qu’ils connaissent le guide Prévention et contrôle des infections dans les services de garde et écoles du Québec, publié par le ministère de la Santé et des Services sociaux.

Qu’est-ce que la résistance ?

Ce n’est pas votre organisme qui développe une résistance aux antibiotiques, mais la bactérie qui devient résistante aux antibiotiques. À force de se faire attaquer, elle s’adapte et modifie sa structure génétique pour se protéger. Cette mutation est ensuite transmise à sa descendance. Les bactéries peuvent aussi se passer entre elles les gènes de résistance.

En présence d’une infection causée par une bactérie résistante, les antibiotiques normalement utilisés n’agissent plus. Le médecin doit alors se tourner vers un antibiotique moins accessible ou de « dernier recours », ce qui implique souvent un traitement plus long, des visites plus fréquentes à la clinique, un séjour à l’hôpital ou des effets secondaires graves.

Certaines bactéries deviennent toto-résistantes, c’est-à-dire qu’elles résistent à tous les antibiotiques existants. Aucune bactérie de ce genre n’a encore été détectée au Québec, mais on en trouve dans certains pays émergents. Et comme les Québécois voyagent de plus en plus, il n’est pas impossible qu’ils en ramènent ici, souligne Alejandra Irace-Cima, médecin-conseil à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ).

Suivez le traitement à la lettre

Respectez la dose, la fréquence des prises et la durée de votre traitement antibiotique, à moins que celui-ci ne provoque chez vous des effets indésirables sérieux et que votre médecin vous recommande de cesser de le suivre.

Comme le rappelle le Dr Karl Weiss, se sentir mieux ne justifie pas d’arrêter le traitement, contrairement à ce qu’avançaient l’an dernier des experts britanniques dans le British Medical Journal. « La durée des traitements et les doses nécessaires pour tuer toutes les bactéries sont appuyées par des études sérieuses. En mettant fin prématurément au traitement, vous vous exposez au risque que des bactéries survivent et mutent pour devenir résistantes à l’antibiotique que vous avez pris », dit-il.

Dans le même esprit, les antibiotiques ne se partagent pas ni ne se réutilisent. Ainsi, pas question de prendre ceux de votre conjoint parce que vous pensez avoir la même infection que lui, indique la Dre Irace-Cima. Les antibiotiques sont choisis en fonction de la bactérie qui vous assaille.

Si, à la fin d’un traitement, il vous reste des boîtes entamées ou non utilisées, rapportez-les à votre pharmacien pour éviter qu’elles ne se retrouvent dans la nature.

Soignez vos animaux de compagnie

Le bon usage des antibiotiques s’impose aussi quand vient le temps de traiter vos chiens, chats, lapins et autres animaux de compagnie. Si un traitement leur est prescrit pour combattre une bactérie, respectez la durée, la fréquence et le dosage recommandés par le vétérinaire, et ce, même si vous croyez que votre fidèle compagnon est guéri, souligne Marie Archambault, professeure de bactériologie au Département de pathologie et microbiologie de l’Université de Montréal. Elle ajoute que vous devriez parfois accepter de donner une piqûre plutôt qu’une pilule à l’animal.

Les antibiotiques les plus faciles à administrer sont souvent ceux qui soignent de graves infections chez les humains. Pour les éviter et réduire ainsi les risques de développer des résistances, le vétérinaire vous proposera des antibiotiques moins importants pour la santé humaine, mais qui sont parfois plus difficiles à administrer à Rex ou à Minouche.

Par ailleurs, soyez sans crainte : ce n’est pas parce que votre animal de compagnie a contracté une bactérie résistante qu’il va vous la transmettre – à moins qu’il n’ait attrapé une maladie pouvant migrer chez l’humain, comme la Campylobacter, qui est responsable des gastroentérites.

Diminuez leur utilisation en prévention

Environ la moitié des antibiotiques fabriqués à l’échelle mondiale sont utilisés en agriculture, souvent dans le but d’accélérer la croissance des animaux. Interdite en Europe depuis 2006, cette pratique le deviendra au Québec à partir de 2018.

Les antibiotiques restent toutefois autorisés pour traiter et prévenir les infections, ce que plusieurs experts contestent. Les médecins, entre autres, estiment que de tels traitements devraient être réservés aux animaux malades. Un troupeau en santé ne devrait jamais recevoir d’antibiotiques, même à petites doses en prévention. Si les vétérinaires sont d’accord sur le principe, au quotidien, le défi est de taille pour les éleveurs. En effet, difficile d’isoler un poulet malade de tous ceux qui ont été en contact avec lui dans un poulailler comptant 20 000 têtes, explique Marie Archambault. « Les vétérinaires et les éleveurs tentent de trouver des solutions applicables pour diminuer l’utilisation des antibiotiques », ajoute-t-elle, soulignant que Québec fait déjà mieux que la plupart des autres provinces canadiennes en exigeant une prescription pour les antibiotiques donnés aux animaux.

Depuis 2012, les vétérinaires doivent suivre une formation continue de six heures portant sur l’utilisation judicieuse des antimicrobiens de même que sur les enjeux nationaux et internationaux de l’antibiorésistance. Ils apprennent notamment à mieux choisir les antibiotiques, question d’éviter ceux qui sont de « haute importance » en santé humaine.

De plus, l’Ordre des médecins vétérinaires du Québec presse Santé Canada d’adopter des règlements plus sévères à ce sujet et de revoir l’homologation de certains antibiotiques, afin que les spécimens de « haute importance » en santé humaine ne soient plus recommandés pour traiter les animaux.

Privilégiez les viandes sans antibiotiques

En choisissant des viandes sans antibiotiques, vous incitez les éleveurs à changer leurs pratiques. Dans les dernières années, plusieurs ont cessé de les utiliser pour favoriser la croissance de leurs animaux et, comme nous l’avons dit précédemment, ils ne pourront plus le faire dès 2018. Par contre, « il y aura toujours des animaux malades. Impossible, donc, de se priver d’antibiotiques », indique Marie Archambault. Même les producteurs de viande bio peuvent les utiliser pour traiter des animaux malades.

Quant au risque d’ingérer des antibiotiques en même temps que votre filet de porc, il est quasi nul. Les animaux traités aux antibiotiques sont soumis à une retraite pour s’assurer que toute trace de médicament a disparu de leur organisme avant que leur viande soit mise en marché.

Prévenez les infections

Même si la bataille est mondiale, vous pouvez contribuer à la lutte contre la résistance aux antibiotiques. La première chose à faire : vous protéger des infections en vous lavant régulièrement les mains avec de l’eau et du savon. « C’est le geste le plus efficace contre la dispersion des microbes, assure la Dre Alejandra Irace-Cima. Et pas besoin d’utiliser un produit antibactérien : l’effet mécanique du frottage des mains pendant au moins 20 secondes est plus important que le savon utilisé. » N’oubliez pas de savonner toute la surface de vos mains, de même que vos ongles, vos pouces et l’espace entre vos doigts.

Les gels, lingettes, savons ou mousses qui « combattent les bactéries » sont à proscrire : ils ne sont pas plus efficaces que le savon et l’eau, et certains contribuent à l’antibiorésistance. Les solutions hydroalcooliques sont cependant utiles lorsque l’eau est difficilement accessible (comme en randonnée ou à l’hôpital), souligne la Dre Irace-Cima, qui recommande de les utiliser en arrivant dans un établissement de santé et en le quittant. Des distributeurs sont généralement installés à proximité des portes d’accès. Si vous souffrez d’une infection, portez un masque lorsque vous visitez un patient.

Vous pouvez aussi réduire les risques de maladie chez votre animal en vous lavant les mains après chaque contact, en évitant les contacts bouche-museau et en le faisant examiner régulièrement.

La vaccination permet aussi de réduire les risques d’infection et, par le fait même, l’utilisation des antibiotiques. Renseignez-vous auprès de votre médecin sur les vaccins offerts.

La recherche à la rescousse

De nouveaux antibiotiques sont nécessaires pour lutter contre les bactéries multirésistantes. Or, les rares médicaments en développement clinique dans le monde sont des modifications de classes actuelles d’antibiotiques et ne présentent pas de solutions à long terme pour des infections résistantes, déplore l’Organisation mondiale de la santé. Cette situation s’explique par les fortes sommes qui sont nécessaires à la mise au point d’un nouveau médicament et par la faible perspective de rentabilité des antibiotiques pour les compagnies pharmaceutiques, étant donné que ces produits sont utilisés sur de courtes périodes et font rapidement face à la résistance. Résultat : la mise en marché de nouveaux antibiotiques a connu un ralentissement important depuis le début des années 2000. L’inquiétude est telle que la Société américaine des maladies infectieuses a mis en place le programme « 10 x 20 », qui vise à faciliter la création de 10 nouvelles molécules d’ici 2020. En Europe, l’Innovative Medicines Initiative a lancé un programme de recherche similaire disposant de 223 millions d’euros (environ 330 millions de dollars).

En parallèle, des chercheurs explorent de nouvelles avenues thérapeutiques, dont la phagothérapie. Celle-ci consiste à utiliser des virus qui pénètrent dans la bactérie pour s’y reproduire et la détruire. L’utilisation de bactéries pour dévorer les bactéries nuisibles est également envisagée, tout comme l’utilisation des techniques de manipulation génétique destinées à supprimer les gènes de résistance des bactéries. Jusqu’à présent, les succès obtenus avec ces procédés sont limités, souligne le Dr Karl Weiss, président de l’Association des médecins microbiologistes infectiologues du Québec.

Quand dire non aux antibiotiques

Les antibiotiques permettent de tuer des bactéries ou d’interrompre leur multiplication. Ils guérissent ou atténuent les infections et, dans certains cas, ils aident à prévenir des complications médicales graves. Ils agissent uniquement sur les organismes vivants, comme les bactéries, qui se multiplient en se dupliquant, comme le font les cellules de votre corps. Par contre, les antibiotiques sont totalement inefficaces contre les virus, qui sont des parasites – d’où l’importance de connaître la source de l’infection avant de vous tourner vers les antibiotiques. Voici quelques cas où ces derniers sont souvent mal utilisés.

• Rhume
Les rhumes sont causés par des virus et ne devraient donc pas être traités par des antibiotiques.

• Conjonctivite
Les antibiotiques sont inutiles pour guérir une conjonctivite non purulente, qui est généralement attribuable à un virus ou à un autre problème (comme une allergie ou une exposition à un produit chimique). Ils sont toutefois utiles sous forme de gouttes ou d’onguent pour empêcher la transmission de la conjonctivite purulente, qui, elle, est causée par des bactéries.

• Otite
La plupart du temps, l’otite est causée par un virus et ne nécessite pas de traitement. La Société canadienne de pédiatrie recommande donc d’attendre deux jours avant de donner des antibiotiques aux enfants. Seules exceptions : si votre bambin a moins de six mois, ou encore s’il souffre d’une otite purulente, s’il a un tympan gonflé ou s’il présente une forte fièvre. Au bout de 48 heures, des antibiotiques seront prescrits si la douleur persiste, si de nouvelles quantités de liquide sont apparues dans le conduit auditif ou si l’état du petit ne s’est pas amélioré.

• Sinusite
La sinusite provient presque toujours d’une infection virale ou d’une allergie, et lorsqu’elle est causée par des bactéries, elle disparaît d’elle-même après une semaine ou deux. L’irrigation nasale est souvent suffisante pour en soulager les symptômes et éloigner les complications. Les antibiotiques seront réservés aux cas plus complexes (comme des infections à répétition), si les symptômes durent plus d’une semaine et qu’ils commencent à s’améliorer pour finalement s’aggraver, ou bien s’ils sont très sévères. À surveiller : une fièvre de plus de 38,6 °C, une douleur extrême, une sensibilité des sinus ou une infection de la peau.

• Bronchite
Comme la bronchite est provoquée par un virus dans 9 cas sur 10, les antibiotiques sont inutiles. Ils seront prescrits presque exclusivement aux personnes qui souffrent de graves maladies pulmonaires présentant une détérioration infectieuse.

• Angine streptococcique
Plus courante chez les enfants que chez les adultes, cette infection streptococcique de la gorge est causée par une bactérie (un microbe) : le streptocoque du groupe A. Généralement, elle guérit spontanément, mais certains enfants peuvent présenter des complications s’ils ne sont pas traités. Le médecin pourrait donc décider de prescrire des antibiotiques.

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Santé et alimentation

Commentaires 2 Masquer

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  • Par Roland Berger | 02 décembre 2017

    Il est plus facile de prescrire des antibiotiques à large spectre que de trouver un antibiotique spécifique. D'où le réflexe chez trop de médecins d'opter pour les premiers.

  • Par Roland Berger | 02 décembre 2017

    On ne modère pas un commentaire, on l'examine, l'analyse, l'évalue, etc.