Autogérer son portefeuille : avoir une McLaren entre les mains

Jean-Sébastien Jutras | 04 juin 2026, 11h18

Beaucoup de jeunes se tournent vers l’investissement autonome. Or, en vieillissant, ils réalisent qu’ils ont besoin de conseils, sans quoi ils risquent d’aller droit dans le mur.

Le marché de l’autogestion de portefeuille est en croissance au Canada. Wealthsimple, Questrade, Banque Nationale Courtage direct (BNCD), Disnat de Desjardins : les plateformes se multiplient et les jeunes adultes se précipitent dessus.

Le discours ambiant ressemble à ceci : « Enfin, on démocratise les finances, il était temps ! Terminé, les banques qui font de l’argent sur notre dos avec leurs produits maison. »

Je défends depuis longtemps l’idée que les gens doivent s’intéresser davantage à leurs finances, surtout les jeunes. C’est une excellente nouvelle. Mais l’accès à une application ne transforme personne en expert du jour au lendemain.

Le phénomène Wealthsimple

On ne se le cachera pas : Wealthsimple est « cool » et audacieuse, là où l’institution traditionnelle est plate. Et ça fonctionne. La firme compte plus de trois millions de clients au Canada et administre plus de 120 milliards $ d’actifs, un sommet atteint trois ans plus tôt que prévu. Impressionnant.

Tellement impressionnant que je veux vous rappeler une chose : Wealthsimple n’est pas un organisme sans but lucratif. Elle est majoritairement détenue par Power Corporation et son rôle est de faire du profit. Oui, les transactions sont gratuites. Oui, le compte chèque aussi. Gardez quand même cela en tête.

Le faux débat des produits maison

On reproche aux banques de proposer presque uniquement des portefeuilles maison. En services financiers, vous pouvez vendre votre propre produit ou celui des autres. Vendre le vôtre augmente significativement vos marges bénéficiaires, car vous encaissez à la fois le profit du manufacturier et celui du distributeur. On parle de conflit d’intérêts potentiel, et c’est vrai. Mais qui détient le meilleur produit du marché ? Même le conseiller indépendant ne distribue pas « le meilleur », parce que le meilleur produit aujourd’hui peut être déclassé demain. Il faut donc regarder plus loin : le service, les frais, l’accompagnement.

Alors, comment ces plateformes font-elles leur argent ?

C’est la vraie question. Quelques exemples concrets :

  • Les frais de gestion des portefeuilles gérés. Il s’agit de fonds négociés en bourse (FNB) qui se rééquilibrent automatiquement au fil du temps pour respecter la composition prévue du portefeuille, par exemple 60 % d’actions et 40 % d’obligations.
     
  • La conversion de devises. Acheter une action de Meta se fait en dollars américains. Wealthsimple impute alors des frais pour convertir vos dollars canadiens en dollars américains.
     
  • L’encaisse. Quand vous laissez de l’argent non investi (encaisse) dans votre compte de placements, par exemple dans un CELI ou un REER, il peut vous rapporter 0 %. Mais cela ne veut pas dire qu’il ne rapporte rien à Wealthsimple.
    La plateforme peut générer un rendement sur cette encaisse et conserver l’écart entre ce qu’elle gagne et ce qu’elle vous verse. C’est ce qu’on appelle une marge de profit sur l’encaisse.
     
  • Les cryptomonnaies. Sur les cryptos, la firme se rémunère via un « écart » (la différence entre le prix d’achat et le prix de vente affichés).
     
  • Les primes de recommandation. Les partenariats rémunérés sont aussi une source de revenu, et chez Wealthsimple, ils se multiplieront dans les prochaines années. Rabais chez Telus, rabais sur les assurances auto, etc. : ce sont des partenariats où Wealthsimple touche une prime de recommandation.

Le biais existe aussi sur une application

On dit que le conseiller bancaire est biaisé parce qu’il pousse les fonds maison. Vous pensez que les applications font quoi ? Via les infolettres et notifications, il est facile d’orienter les choix vers ce qui rapporte le plus. Si j’étais responsable des ventes chez Wealthsimple, j’enverrais à mes clients une communication qui dirait : « Un placement de 350 000 $ dans Meta en 2016 en vaut 1,4 million aujourd’hui. » Résultat : des gens convertissent leurs dollars (profit sur la devise) pour acheter Meta. Le bitcoin grimpe de 20 % en deux semaines ? On communique la nouvelle, et l’argent migre vers le produit à bonne marge.

Pire encore : quand le marché est en forte baisse et que vous vous inquiétez, normalement vous appelez votre conseiller, qui vous rassure. Sur l’application, deux clics sans parler à personne, et votre argent atterrit dans l’encaisse à 0 % (je vous rappelle que l’encaisse est assez payante pour l’institution). Alors, vous voyez, la réalité est la même partout : tout le monde veut maximiser son profit. C’est correct, on vit dans ce système. Ne jouons simplement pas à l’autruche.

Une McLaren à quelqu’un qui conduit une Corolla

Pour un pilote de course, le système Wealthsimple est formidable. Mais savez-vous combien il existe de pilotes de formule 1 dans le monde? Vingt-deux. Donnez une F1 McLaren à une personne habituée à une Corolla, et je gage 100 $ que ça dérape vite.

Et je le dis tout de suite : je ne déteste pas du tout Wealthsimple. Voici un exemple vécu récemment : un client nous a demandé un plan de retraite. Dans cette situation, nous ne vendons rien d’autre qu’un plan de décaissement : aucun produit, aucun conflit d’intérêts. Avec un profil audacieux, le client avait transféré son REER et son CELI de Desjardins vers Wealthsimple : plus de 400 000 $ d’encaisse au REER, 120 000 $ au CELI. On lui avait toujours dit « d’acheter bas et de vendre haut ». Il guettait donc les baisses pour investir 5 000 $ par-ci, 10 000 $ par-là. Son rendement en 2025 : 5,6 %, pour un profil pourtant audacieux. Son ancien portefeuille chez Desjardins, même profil : 10,25 %. Pourquoi cet écart ? Parce qu’une grande partie de son argent dormait dans l’encaisse pendant qu’il attendait « le bon moment ».

Ce cas n’est pas isolé, et il révèle quelque chose. Pour notre entreprise, la demande de plans de retraite à honoraires est en forte hausse, et une bonne partie vient précisément de gens qui gèrent eux-mêmes leurs placements chez Wealthsimple. Ils ouvrent l’application, ils prennent le volant, puis ils réalisent qu’ils ont besoin d’aide pour structurer leur décaissement et leur fiscalité. Et comme nous ne vendons aucun produit, ils savent que notre seul intérêt, c’est le leur. La plateforme leur a donné la machine ; il leur manquait le copilote, mais pour ça, il faut qu’ils en prennent conscience.

L’accès à la plateforme, c’est bien. Comprendre le marché et connaître les pièges, c’est encore mieux. La plupart des gens peinent à saisir le système financier et fiscal canadien, et c’est normal : personne ne le leur a jamais enseigné. Et maintenant, on leur demande de tout gérer seuls ?

Avoir le bon outil ne suffit pas. Encore faut-il savoir piloter, et connaître la route. Sinon, même la McLaren finit dans le fossé.