Votre navigateur n'est plus à jour et il se peut que notre site ne s'affiche pas correctement sur celui-ci.

Pour une meilleure expérience web, nous vous invitons à mettre à jour votre navigateur.

Faut-il avoir peur des colorants artificiels?

Par Isabelle Ducas Mise en ligne : 11 Novembre 2010 Shutterstock

Shutterstock

Les colorants artificiels perturberaient le comportement des enfants. En Europe, les aliments qui en contiennent affichent une mise en garde. Au Canada, nous les avalons incognito.

«Peut avoir des effets indésirables sur l’activité et l’attention chez les enfants.» Depuis juillet 2010, cette mise en garde apparaît sur les aliments contenant certains colorants artificiels dans les pays de l’Union européenne. Si la même politique était appliquée chez nous, cet avis ornerait les emballages de certains yogourts, barres-collations, céréales, boissons aux fruits, compotes, confitures, gaufres, vinaigrettes et fromages à la crème. Sans oublier, bien sûr, les bonbons, sucettes glacées et desserts à la gélatine. De quoi faire peur à bien des parent!

Mais chez nous, les colorants artificiels ne sont pas sur le radar des consommateurs. Non seulement il n’y a pas de mise en garde sur les produits qui en contiennent, mais on ne peut même pas savoir lesquels sont utilisés. Dans la liste des ingrédients, on ne trouve la plupart du temps que le mot «colorant», sans plus de précisions, une lacune que Santé Canada a l’intention de corriger.Si les fabricants devaient inscrire le nom des colorants sur l’emballage de leurs produits, les gens deviendraient familiers avec des termes comme tartrazine, érythrosine, rouge allura, jaune soleil FCF, indigotine, amarante, bleu brillant FCF ou vert solide FCF. Ce sont les colorants artificiels autorisés par Santé Canada. Deux autres, rouge citrin et ponceau SX, ne sont permis que pour un usage restreint.

Halte à l’artificiel!

Les colorants artificiels entrent dans la catégorie des additifs. En Europe, ils sont vilipendés plus que jamais depuis la publication d’une étude de l’Université de Southampton, au Royaume-Uni, dans la revue scientifique The Lancet, en 2007: elle démontre un lien entre la consommation de colorants et l’hyper­activité chez les enfants. Le gouvernement britannique a jugé cette découverte suffisamment sérieuse pour demander à l’industrie alimentaire de renoncer volontairement aux couleurs artificielles en 2009, un mot d’ordre qui a été généralement suivi.
L’Union européenne, de son côté, n’a pas demandé le retrait des colorants en cause, mais impose depuis juillet dernier l’inscription sur les emballages d’un avis soulignant les effets possibles de ces additifs sur le comportement des enfants. Une telle mise en garde n’est pas bonne pour les affaires. La mesure a donc incité de nombreux fabricants à abandonner les colorants honnis.

Parmi les six colorants testés dans l’étude britannique, trois sont autorisés au Canada (tartrazine, rouge allura et jaune soleil). Ici, on commence tout juste à entendre parler des dangers qu’ils peuvent présenter. Le Centre pour la science dans l’intérêt public (CSPI), un groupe présent au Canada et aux États-Unis, mène une charge à fond de train contre les colorants, qui «n’apportent aucun bienfait au consommateur, mais peuvent représenter un risque pour la santé», souligne le coordonnateur canadien de l’organisme, Bill Jeffery.

Aliments «frais»

«Les fabricants trompent les consommateurs en donnant aux aliments préparés l’apparence d’aliments frais. Le pire, c’est qu’on trouve les colorants surtout dans les aliments destinés aux enfants.» La nutritionniste Anne-Marie Roy, qui prône l’alimentation responsable, est du même avis: «Certains additifs permettent de conserver les aliments, pour éviter qu’ils pourrissent. Mais les colorants sont les pires additifs parce qu’ils ne servent à rien d’autre qu’à l’esthétique. Si on veut que ça soit bleu, pourquoi ne pas mettre des bleuets?? L’industrie utilise les colorants parce qu’ils ne coûtent pas cher.»

Le CSPI fait campagne, ici et chez nos voisins du Sud, pour l’interdiction des colorants artificiels, «à moins que des recherches indépendantes ne démontrent qu’ils sont sécuritaires». Avant l’étude de l’Université de Southampton en 2007, d’autres chercheurs avaient fait état du rôle des colorants dans l’hyperactivité chez les enfants. Des recherches ont aussi lié ces produits à certains types de cancer. Des colorants provoquent également des réactions d’hypersensibilité chez certaines personnes, notamment la tartrazine, qui donne entre autres au Kraft Dinner sa couleur orangée. Des opposants à la tartrazine ont d’ailleurs créé une page Facebook pour demander que ce produit soit interdit.

Tant que les colorants artificiels sont présents dans la nourriture, les écoles devraient au moins agir pour les bannir de leurs cafétérias et de leurs machines distributrices, note le CSPI. «De plus en plus d’enfants prennent des médicaments pour contrôler leur hyperactivité, qui est sans doute provoquée par la nourriture qu’ils mangent», dénonce Bill Jeffery.

Un meilleur étiquetage

Tout ce que Santé Canada a l’intention de faire pour le moment, c’est d’obliger les fabricants à inscrire le nom usuel des colorants dans la liste des ingrédients. L’organisme de réglementation a mené ce printemps des consultations publiques à ce sujet; il a reçu 130 mémoires. Mais impossible de savoir quand les règlements seront modifiés pour que les emballages fournissent de meilleures informations aux consommateurs. Une simple amélioration de l’étiquetage est insuffisante, selon Anne-Marie Roy. «Même si on donne le nom des colorants, ça ne changera rien, dit la nutritionniste. La plupart des gens ne lisent pas les étiquettes, et même s’ils les lisent, ils ne connaissent pas l’impact de ces produits sur leur santé.»

«On se demande quel est le rôle de Santé Canada, poursuit-elle. C’est la même chose avec les gras trans. On sait que c’est mauvais pour la santé, mais on ne les interdit pas. Santé Canada protège-t-il les citoyens ou l’industrie?» À Santé Canada, on affirme être informé des études menées ailleurs dans le monde. Mais «le poids de la preuve issue de l’information scientifique n’établit pas un lien direct entre la consommation des colorants étudiés et les effets potentiels observés?», explique le ministère, qui ne voit donc pas de raison de bannir les colorants ou de servir une mise en garde aux consommateurs à leur sujet.

Jean Amiot, professeur au Département des sciences des aliments et de nutrition de l’Université Laval, tempère les inquiétudes des détracteurs des colorants. «Si ces produits représentaient un risque réel, ils seraient retirés», soutient-il, notant au passage que le Canada est reconnu pour sa prudence dans l’autorisation de produits alimentaires. Mais il convient du même souffle que peu de recherches ont été réalisées sur ces produits, en raison d’un manque de financement.

Pour que les colorants artificiels soient moins présents sur les tablettes des épiceries, les consommateurs doivent utiliser leur pouvoir, souligne Marc Geet Éthier, auteur de Zéro toxiques, un guide qui explique comment réduire la présence des produits toxiques autour de nous. «Les consommateurs doivent être informés et cesser de consommer des produits qui contiennent des colorants, dit-il. Nous avons du pouvoir. Si on cesse d’en acheter, les fabricants réagiront.» La balle est dans le camp des consommateurs!

Pas facile de découvrir quel colorant artificiel se trouve dans un produit. Par exemple, la liste des ingrédients des barres de céréales aux fraises Nutri-Grain de Kellogg indique qu’on y trouve un colorant. Au service à la clientèle de l’entreprise, on a refusé de nous préciser l’information. «On respecte la loi», répond simplement la préposée. Le service des relations avec les médias nous dit de son côté que l’information est privée. Le site Web américain de Kellogg indique que les barres Nutri-Grain vendues aux États-Unis contiennent du colorant rouge 40, soit le rouge allura. L’utilise-t-on dans les Nutri-Grain canadiennes? Mystère. Le site Web de Kellogg en Grande-Bretagne est plus bavard: là-bas, les Nutri-Grain aux fraises ne renferment aucun colorant et la version aux cerises est colorée avec de l’extrait de paprika.

La nature à la rescousse

Peut-être l’obligation d’indiquer le nom des colorants artificiels incitera-t-elle certains fabricants à passer aux couleurs naturelles. Chez Colarome, une petite entreprise de la région de Montréal qui en fabrique, on affirme recevoir beaucoup de demandes d’information de la part de clients potentiels. «Il y a une tendance lourde vers les colorants naturels, alimentée par les gens qui sont de plus en plus conscients de ce qu’ils mangent», dit le président de Colarome, Robin Côté, qui produit des couleurs à partir du chou rouge, de la betterave, du curcuma et du caramel. Le paprika, le bêtacarotène, l’annatto (graines rouges d’un arbre tropical) et la chlorophylle sont aussi utilisés.

Toutefois, le prix de ces colorants est en forte hausse depuis l’introduction des nouvelles lois sur l’étiquetage dans les pays de l’Union européenne. Mais colorant naturel n’est pas toujours synonyme de produit inoffensif. Certaines teintures naturelles peuvent avoir des effets sur la santé. Et leur nom n’est parfois pas plus appétissant que les produits chimiques qu’elles aspirent à remplacer. Dans la liste des colorants naturels autorisés au Canada, on trouve des métaux comme l’argent métallique, l’aluminium métallique, l’oxyde de fer, le dioxyde de titane et l’or, ainsi que le charbon de bois.

Il existe aussi le rouge cochenille, ou carmin, un colorant tiré de la carapace de la cochenille, un insecte du Pérou semblable à une coccinelle. Les carapaces sont séchées et broyées avant d’être bouillies pour en extraire la couleur. Appétissant, n’est-ce pas? Ce colorant provoque parfois des réactions allergiques et les végétariens ne l’apprécient pas.

Des Smarties «naturels»?

Depuis 2006, les célèbres friandises Smarties de Nestlé sont colorées de façon naturelle. L’entreprise explique avoir voulu répondre «à la demande pour des produits contenant moins d’ingrédients artificiels». Mais elle a d’abord dû renoncer au Smarties bleu, ses chercheurs ne parvenant pas à trouver un produit naturel qui donnerait la bonne teinte. Après un an, le fameux bonbon était de retour, coloré de bleu tiré d’algues.

Les multinationales de l’alimentation réservent à l’Amérique leurs plus belles couleurs, obtenues à partir de colorants artificiels. En Europe, elles vendent souvent les mêmes produits sans colorant, ou avec des colorants naturels. Dans la plupart des cas, il est impossible de connaître quels colorants artificiels sont présents dans les produits canadiens. Nous devons donc chercher du côté des États-Unis. Voici quelques exemples.

Pop Tarts de Kellogg

États-Unis: Rouge allura, jaune soleil FCF, bleu brillant FCF.

Grande-Bretagne: Bettrave, annatto (aussi appelé rocou), paprika.

Gatorade de PepsiCo

États-Unis: Selon les saveurs, rouge allura, jaune soleil FCF, bleu brillant FCF, tartrazine.

France: Indication qu'il est exempt de colorants artificiels.

Grande-Bretagne: Indication qu'il est exempt de colorants artificiels.

Kraft Dinner

Canada: Tartrazine (indication sur l'emballage), jaune soleil FCF.

Grande-Bretagne: Paprika, bêtacarotène.

Orangeade Fanta de Coca-Cola

États-Unis: Rouge allura, jaune soleil FCF.

Grande-Bretagne: Carotte, citrouille.

Sundae aux fraises de McDonald's

États-Unis: Rouge allura.

Grande-Bretagne: Fraises.

D’autres produits additionnés de colorants artificiels: yogourt Crémeux de Yoplait, fromage Cracker Barrel de Kraft, confiture de fraises Habitant, céréales Corn Pops et Froot Loops de Kellogg, vinaigrette française de Kraft, purée de pommes et framboises Fruitsations de Mott’s (la même compagnie vend aussi des purées sans sucre ni colorants ajoutés), gaufres Eggo de Kellogg, fromage Philadelphia aux piments de Kraft.