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Amiante: Québec et Ottawa sous le feu des critiques

Par Rémi Maillard
iStockphoto

Le Canada et le Québec sont au banc des accusés pour la vente d’amiante cancérigène à plusieurs pays émergents.

Depuis quelques jours, une délégation composée de syndicalistes et de victimes de l’amiante venus du Japon, de la Corée du Sud, de l’Indonésie et de l’Inde séjourne au Québec. Sa mission? Convaincre le gouvernement provincial de ne pas soutenir financièrement l’exploitation d’un nouveau gisement d’amiante à la mine Jeffrey, à Asbestos. Et aussi lui demander d’interdire l’exportation de ce minéral cancérigène. Un consortium d’investisseurs internationaux réunis au sein de la société montréalaise Balcorp propose en effet d’acheter cette mine de l’Estrie, mais à condition que Québec lui garantisse un prêt de 58 millions de dollars nécessaire à sa relance.

«Le gouvernement du Québec ne se contente pas d’exporter de l’amiante. Il finance une industrie qui intoxique l’opinion publique en prétendant qu’il est possible de l’utiliser d’une manière sécuritaire et sans danger pour la santé», s’insurge Omana George, coordonnatrice de programme à l’Asia Monitor Resource Centre. «Nous faisons appel à tous les Québécois, poursuit-elle. Vous protégez vos familles contre l’amiante en refusant qu’on l’utilise dans vos domiciles et vos écoles. Il est injuste que vous acceptiez, en toute connaissance de cause, d’exporter aux populations vulnérables de pays en développement ce produit mortel que vous refusez d’utiliser.»

«Le Québec compte parmi les principaux propagandistes du commerce mondial de l’amiante et le temps est venu de mettre fin à cette infamie», conclut Omana George. L’amiante chrysotile constitue 100 % de l’amiante aujourd’hui sur le marché. Il provient surtout du Québec, du Brésil, du Kazakhstan, de la Russie, de la Chine et du Zimbabwe. Plus de 40 % de l’amiante utilisé en Inde, par exemple, provient du Canada.

Alors que la plupart des pays industrialisés, dont la totalité des États membres de l’Union européenne, ont déjà banni l’usage de l’amiante chrysotile, le Canada est le seul pays occidental qui continue à l’extraire et à l’exporter – environ 150 000 tonnes par an – vers certains pays en développement, comme la Corée du Sud, l’Indonésie, la Thaïlande et, surtout, l’Inde.

100 000 morts par an

L’Organisation internationale du travail estime que plus de 100 000 personnes meurent chaque année suite à une exposition à l’amiante sur leur lieu de travail. Les cancers dus à l’amiante pourraient aussi faire jusqu’à 100 000 victimes en France au cours des 20 prochaines années. De son côté, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) évalue à 125 ?millions le nombre de personnes qui sont exposées à l’amiante au travail ou dans leur milieu de vie. Les maladies reliées à l’amiante sont notamment l’amiantose, une maladie pulmonaire, et le mésothéliome, un cancer qui se développe dans les cellules formant la membrane protectrice qui recouvre la plupart des organes internes du corps.

Au Québec, l’exposition aux fibres d’amiante est la première cause de mortalité indemnisée survenant chez les travailleurs, rappelle l’Association des médecins spécialistes en santé communautaire. «Sur les 123 décès dus à des maladies professionnelles que nous avons reconnus en 2009, 102 étaient reliés à l’amiante», confirme Pierre Turgeon, porte-parole de la Commission de la santé et de la sécurité du travail. D’après l’Institut national de santé publique du Québec, il est quasi impossible de protéger les travailleurs de l’industrie et de la construction contre les méfaits de ce matériau.

Consensus scientifique

Même si l’Institut du chrysotile, établi à Montréal, prétend qu’il «peut être sans danger lorsque utilisé de façon sécuritaire», l’écrasante majorité des scientifiques et des agences de santé publique dans le monde estiment que ce minéral est cancérigène. C’est aussi l’avis de l’Association médicale canadienne, de l’Association canadienne de santé publique et de la Société nationale des spécialistes pour la médecine communautaire, entre autres, qui exhortent Ottawa et Québec à arrêter l’extraction de l’amiante et à en interdire l’utilisation et l’exportation.

Pour sa part, la Société canadienne du cancer rappelle que «toutes les formes d’amiante, y compris l’amiante chrysotile extrait au Québec, provoquent le cancer». «La Société canadienne du cancer s’emploie à éliminer les maladies induites par l’amiante aussi bien au Canada que dans le monde, soulignait en juin dernier son président, Peter Goodhand. Les tragédies des maladies issues de l’utilisation de l’amiante vécues par le Canada se répètent maintenant dans certaines parties de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique latine, où les pratiques en matière de santé et sécurité dans le milieu du travail laissent à désirer ou sont carrément inexistantes.»

«Cynisme déshonorant»…

Dans un récent éditorial de la Revue canadienne de santé publique, le professeur Gilles Paradis, du Département d’épidémiologie, de biostatistique et de santé au travail de l’Université McGill, à Montréal, ne cache pas sa colère: «Pendant que les gouvernements au Canada dépensent des millions pour retirer l’amiante des bâtiments publics, les exportations de chrysotile canadien sont directement responsables du décès et de l’invalidité de milliers de travailleurs et de citoyens dans le monde.»

«Il est hypocrite d’exporter du chrysotile vers d’autres pays, poursuit-il. Nos politiciens font montre d’un cynisme déshonorant devant les preuves incontournables que nos politiques d’exportation causent directement la mort de victimes innocentes.»

Et le professeur Paradis conclut: «J’ai l’impression que notre classe politique et l’industrie du chrysotile accordent un prix différent à la vie au Canada et à l’étranger.»

… et «hypocrisie canadienne»

Ces critiques virulentes ont été relayées hier par The Lancet. Dans un article intitulé Le Canada accusé d’hypocrisie pour ses exportations d’amiante, la prestigieuse revue médicale britannique souligne elle aussi que le gouvernement canadien autorise l’exportation du minerai cancérigène vers des pays du tiers monde alors même qu’il dépense des millions de dollars pour le retirer de ses édifices publics.

Par ailleurs, The Lancet rappelle que le Canada s’oppose aux tentatives de l’OMS et de la communauté internationale d’ajouter l’amiante chrysotile à la liste des matières dangereuses établie par la Convention de Rotterdam.

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