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Quels mécanismes expliquent la hausse du prix de l'essence?

Par Priscilla Franken Mise en ligne : 04 Mai 2011

Photo: iStockphoto

Quels sont les mécanismes qui expliquent la hausse du prix de l’essence? Les consommateurs sont-ils trop dépendants du pétrole? Quelles alternatives s’offrent à nous? Des spécialistes livrent leur point de vue.


Pour Pierre-Olivier Pineau, professeur agrégé spécialisé dans le secteur de l'électricité et de l'énergie à HEC Montréal, l’augmentation des marges de profits des distributeurs d'essence est inévitablement en cause: «Depuis la fin de 2010, le prix du pétrole brut est passé de 90 $/baril à environ 110 $. Une partie de la hausse à la pompe s'explique ainsi, mais cela n'explique pas toute la hausse, puisqu'il n'existe pas de pénurie d'essence ni de problème particulier dans le secteur du raffinage».

Mais Sonia Marcotte ne l’entend pas de cette oreille. Pour la Pdg de l'Association des Indépendants du pétrole (AQUIP), se contenter de faire porter le chapeau aux détaillants est trop simpliste. Elle explique que le prix de l’essence est influencé par différents facteurs: le prix du pétrole brut, la marge de raffinage, la marge du détaillant et les taxes sur les carburants. Parmi eux, le principal responsable de la hausse observée depuis le début de l’année est, selon elle, le prix du brut, qui a fait un bond en raison des évènements qui se sont déroulés au Moyen-Orient.

Une théorie que soutient Frédéric Quintal, auteur, conférencier et consultant spécialisé dans l'éthanol : «Ce qui s'est passé en Afrique du Nord a réveillé la faune spéculative, dont l'objectif est de trouver des arguments pour générer de la valeur virtuelle. Vous faites courir la rumeur selon laquelle les tensions apparues en Tunisie risquent d'engendrer une raréfaction du brut, et vous faites grimper les prix.»

Il rappelle par ailleurs que le coût moyen de fonctionnement d'une station-service est de 3 à 4 cents le litre. «Et cette marge ne couvre que les frais d'opération, donc 5 ou 6 cents par litre, c'est selon moi raisonnable si l'on veut réaliser un bénéfice.»

«Les consommateurs s'arrêtent souvent aux augmentations, rarement aux baisses. Or il faut comprendre que si un détaillant décide d'une hausse, c'est parce que sa marge est trop faible. Il doit maintenir une moyenne, d’où cet effet yoyo», insiste Sonia Marcotte. En d’autres termes, c’est pour récupérer les bénéfices perdus les jours précédents que les détaillants imposent des augmentations soudaines de prix.

Facteur d'appauvrissement

Tout le monde s’accorde au moins sur un point: les prix vont continuer à monter et encore plus rapidement, c’est inévitable. Jean-François Blain, analyste, politiques et réglementation en matière d’énergie pour l’Union des consommateurs, parle carrément de facteur d’appauvrissement très lourd. «Plusieurs économistes évoquent même des risques de récession, prévient-il. Il est urgent de se libérer de cette ponction suicidaire!»

Les consommateurs ont-ils une responsabilité dans tout ça? Pour Pierre-Olivier Pineau, la réponse est oui: si les automobilistes subissent la flambée actuelle, c'est en grande partie le résultat de choix collectifs et individuels favorisant le «tout-voiture» dans l'urbanisme et les modes de vie.

«Les consommateurs se placent dans des situations de grande dépendance au carburant: par leur choix de véhicule (les ventes de VUS énergivores continuent d'augmenter), par leur choix de lieu de vie (en banlieue pour beaucoup, loin de leur lieu de travail), et par leurs choix politiques (partis politiques ne misant pas davantage sur les transport en commun), ils s'exposent aux prix élevés et demeurent «otages» des compagnies pétrolières.»

Société de libre concurrence

Et de rappeler dans le même souffle que dans une société de libre concurrence, où les forces du marché (le jeu de concurrence entre les entreprises d'une part, et la demande des consommateurs, d'autre part) déterminent le prix, il est légitime pour les entreprises d'augmenter les prix pour maximiser leur profit, si elles jugent qu'elles sont en mesure de le faire.

«Il est normal que les prix augmentent à chaque fois que la demande augmente, parce que les entreprises réussissent à vendre même en maintenant des prix élevés, poursuit-il. C'est aussi une forme de gestion de la demande: comme il y a un achalandage plus grand dans les stations services, elles arrivent à «détourner» une partie de la demande vers des périodes plus creuses.»

Une récente étude réalisée par la CIBC démontre en effet que les consommateurs ne changent pas leurs habitudes de consommation d’essence lorsque les prix grimpent. «Lors du dernier choc énergétique, la hausse de 40 % des prix observée d'octobre 2007 à juillet 2008 n'a entraîné pratiquement aucun changement dans le volume global de la consommation d'essence», peut-on lire dans le rapport.

Les auteurs soulignent également que les Canadiens ont tendance à se serrer la ceinture sur d’autres postes de dépenses: «Les consommateurs se rendent au supermarché plutôt qu'au restaurant. Et au supermarché, ils privilégient les articles en solde à ceux à prix courant. On estime que la hausse de 25 % du coût du carburant entraînera, en moyenne, une diminution de 2 % à 3 % du montant net consacré à un produit d'épicerie.»    

Quelles solutions de rechange?

Frédéric Quintal plaide en faveur des carburants alternatifs, et notamment l'éthanol* (*pour en savoir plus: Le rapport Quintal, Éditions Melonic, 2010). Il conseille également d'abandonner le «réflexe réservoir vide» et d'aller à la pompe quand les prix sont bas; de mieux planifier ses déplacements pour les limiter; de ne pas acheter de véhicules VUS; et d'habiter près de son travail et de l'école des enfants pour minimiser le coût des déplacements quotidiens. Pour Jean-François Blain, l’électricité reste la solution la plus viable: «On ne va pas basculer dans l’ère du véhicule électrique du jour au lendemain, mais le virage est incontournable, historique et avantageux. Le Québec dispose de ressources exceptionnelles pour le faire et d’une conjoncture éminemment favorable, puisqu’Hydro-Québec a d’énormes surplus à vendre.»

Il juge cependant les intentions gouvernementales beaucoup trop timorées: «Le gouvernement de Jean Charest a annoncé il y a peu, comme s’il nous faisait une grande faveur, qu’il investira 250 M $ sur 10 ans pour l’électrification des transports… c’est à dire environ 0,86 % (250 M $ / 29 G $) des revenus qu’il empochera, en taxes sur l’essence seulement, pendant la même période!»

Créer des incitatifs

Il faudrait, selon M. Blain, créer des incitatifs pour les automobilistes, comme par exemple un programme de bonus-malus basé sur le niveau de consommation des véhicules, et qui aurait un impact sur les coûts d’immatriculation. Biocarburants, électricité, hydrogène… Selon Pierre-Olivier Pineau, les énergies alternatives ont toutes un très gros problème: elles coûtent excessivement cher. Et ce n’est pas tout: «Les biocarburants demanderaient une réorganisation non souhaitable de l'agriculture. L'électrification du transport entraînerait quant à elle des contraintes très indésirables: temps de recharge et autonomie réduite notamment. Enfin, l'approvisionnement en hydrogène resterait problématique (coût, sécurité et infrastructure). C’est pourquoi je suis convaincu que les gains à réaliser sont dans les changements d’habitudes.»

À ses yeux, diverses approches peuvent permettre de réduire notre dépendance à l’essence: faciliter le co-voiturage, rendre le transport actif plus attrayant (augmentation de la sécurité sur les routes, stationnements sécuritaires pour les vélos, douches dans les lieux de travail), investir dans le transport en commun, et taxer davantage les gros véhicules énergivores, pour décourager leur achat.
__________________

• Selon une étude publiée par la CIBC en avril 2011, les ménages canadiens devront débourser 12 G$ de plus à la pompe en 2011, soit environ 950 $ par ménage, si la hausse de près de 25 % du prix de l’essence observée depuis la fin de 2010 se poursuit.

• 88 % des Québécois seraient favorables à une réglementation qui empêche les hausses soudaines et importantes des prix de l’essence vendue à la pompe, pour plutôt favoriser de faibles variations de prix qui suivent quotidiennement le coût d’acquisition de l’essence aux raffineries. (Sondage réalisé par Léger Marketing auprès de 1 000 Québécois pour le compte de l’AQUIP en octobre 2010.)

Votre dépense annuelle en essence pour un litre d’essence à 1,20 $:

Kilométrage/an
Consommation
10 000 15 000 20 000
 25 000
 30 000
5 L/100 km
500 L
600 $
750 L
900 $
1 000 L
1 200 $
1 250 L
1 500 $
1 500 L
1 800 $
6 L/100 km
600 L
720 $
900 L
1 080 $
1 200 L
1 440 $
1 500 L
1 800 $
1 800 L
2 160 $
7 L/100 km
700 L
840 $
1 050 L
1 260 $
1 400 L
1 260 $
1 750 L
2 100 $
2 100 L
2 520 $
8 L/100 km
800 L
960 $
1 200 L
1 440 $
1 600 L
1 440 $
2 000 L
2 400 $
2 400 L
2 880 $
9 L/100 km
900 L
1 080 $
1 350 L
1 620 $
1 800 L
2 160 $
2 250 L
2 700 $
2 700 L
3 240 $
10 L/100 km
1 000 L
1 200 $
1 500 L
1 800 $
2 000 L
2 400 $
2 500 L
3 000 $
3 000 L
3 600 $
11 L/100 km
1 100 L
1 320 $
1 650 L
1 980 $
2 200 L
2 640 $
2 750 L
3 300 $
3 300 L
3 960 $
12 L/100 km
1 200 L
1 440 $
1 800 L
2 160 $
2 400 L
2 880 $
3 000 L
3 600 $
3 600 L
4 320 $
13 L/100 km 1 300 L
1 560 $
1 950 L
2 340 $
2 600 L
3 120 $
3 250 L
3 900$
3 900 L
4 680 $
14 L/100 km
1 400 L
1 680 $
2 100 L
2 520 $
2 800 L
3 360 $
3 500 L
4 200 $
4 200 L
5 040 $
15 L/100 km
1 500 L
1 800 $
2 250 L
2 700 $
3 000 L
3 600 $
3 750 L
4 500 $
4 500 L
5 400 $

Tableau réalisé par Jean-François Blain, analyste, secteur de l’énergie pour l’Union des consommateurs.

Composantes du prix de l'essence ordinaire à Montréal de 2000 à 2010 

Moyennes des composantes du prix de l’essence ordinaire à Montréal, en cents par litre (hors taxes)

2000 2001
2002
 2003 2004
2005
2006
2007
 2008 2009
2010
Coût du brut
27,9 26,4 25,2
27,3 33,2 41,1 46,0 48,4 64,5 41,5 48,7
Marge raffineur 7,9 8,0 7,2
9,0 11,0 8,6 12,3 13,6 8,1 12,3 13,5
Marge détaillant 4,6 4,4 3,0
3,7 3,8 3,4
3,7
4,1 4,5
5,8 5,3
Prix au détail
hors taxes
40,4 38,8 35,4
40,0 48,0 53,1
62,0 66,1 77,1 59,6 67,5

Source: MJ Ervin & Associates, Marges et composantes du prix à la pompe de l’essence ordinaire 2000 - 2010.