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Alimentation: doit-on craindre les pesticides?

Par Julie Roy Mise en ligne : 09 avril 2018  |  Magazine : mai 2018 Photos: Shutterstock.com, Réjean Poudrette

Photos: Shutterstock.com, Réjean Poudrette

Les résidus de pesticides et d’antibiotiques dans les aliments préoccupent de plus en plus de Québécois. Les preuves entourant leur toxicité dans l’alimentation ne cessent de s’accumuler, mais ces produits continuent d’être utilisés en agriculture. Faut-il s’en inquiéter ?

Il y a environ 10 ans, Patricia Belisle a amorcé un virage alimentaire. « Je me suis mise à lire sur la provenance des aliments et la façon dont les fruits et légumes étaient cultivés », explique cette employée fédérale de 44 ans. Préoccupée par les conditions de travail des producteurs agricoles, elle a commencé par consommer des produits équitables avant de se tourner vers l’agriculture biologique.

« Je savais que les fermiers bios utilisaient peu ou pas de pesticides. Je me disais que si c’était mieux pour la santé des agriculteurs, ça devait l’être aussi pour moi. » Chaque fois que c’est possible, elle privilégie les aliments qui n’ont pas été mis en contact avec ces produits chimiques. « Des chercheurs font le lien entre cancer et pesticides. Plus je lis sur le sujet, plus je souhaite les éviter », dit-elle.

C’est que la liste de maladies potentiellement liées aux pesticides est inquiétante : problèmes neurologiques chez les aînés (comme la maladie de Parkinson), troubles respiratoires, infertilité et malformations fœtales, cancers…

Patricia Bélisle n’est pas la seule à craindre la présence de ces produits dans son assiette. Les résidus de pesticides et d’antibiotiques dans l’alimentation figurent parmi les plus importantes préoccupations bioalimentaires des Québécois, indique un sondage Léger commandé en 2016 par le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ). Au pays, l’Enquête canadienne sur les mesures de la santé parue en 2013 révélait que 86 % des Canadiens présentaient des traces de pesticides dans leur urine entre 2009 et 2011.

>> À lire aussi: tous nos articles sur la sécurité des aliments

En février 2018, le ministère du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques annonçait que, dorénavant, une prescription agronomique devra être émise par un agronome certifié lorsqu’un agriculteur voudra utiliser un des cinq pesticides particulièrement toxiques suivants : l’atrazine, le chlorpyrifos et trois néonicotinoïdes (la clothianidine, l’imidaclopride et le thiaméthoxame). Par cette approche, le ministère dit vouloir freiner le recours systématique à ces produits et s’assurer qu’ils sont utilisés seulement lorsque c’est nécessaire, et selon la quantité prescrite.

Avec cette nouvelle mesure, y a-t-il encore lieu de s’inquiéter ?

Les pesticides montrés du doigt

Si certaines municipalités interdisent les pesticides, d’autres permettent encore à leurs résidents de les utiliser à des fins domestiques (pour avoir un gazon plus vert ou de beaux légumes du jardin, par exemple). Québec interdit cependant de nombreux pesticides pour les gazons, et la quasi-totalité ne peuvent être utilisés sur les terrains des garderies et des écoles primaires et secondaires. Les agriculteurs, eux, les emploient sous forme d’herbicides, de fongicides et d’insecticides pour minimiser les effets des insectes, des mauvaises herbes et des maladies sur leurs récoltes, et ainsi assurer le bon rendement de leurs productions.

-  «Même si nous ingérons de très petites quantités de pesticides, leur accumulation, au fil des ans, pourrait avoir un effet dévastateur sur la santé.» - Luc Gaudreau, professeur titulaire en biologie à l’Université de Sherbrooke

Or, certains des pesticides sont fréquemment montrés du doigt par des experts en raison de leurs effets toxiques. Parmi eux : le glyphosate, utilisé entre autres dans les cultures de maïs et de soya. C’est, de loin, le pesticide le plus répandu partout dans le monde, rapporte la revue scientifique Environmental Sciences Europe. Bien qu’il soit considéré comme « cancérigène probable » par le Centre international de recherche sur le cancer (une agence créée par l’Organisation mondiale de la santé), le Canada a renouvelé son homologation qui en permet l’usage jusqu’en 2032. Du glyphosate a en outre été trouvé dans le tiers des aliments testés en 2015 par l’Agence canadienne d’inspection des aliments (ACIA), mais toujours sous les limites fixées.

Les néonicotinoïdes (« néonics »), des insecticides qui sont utilisés, notamment, pour traiter les semences de maïs et de soya, inquiètent aussi les chercheurs et les groupes environnementaux. En 2012, des apiculteurs de plusieurs provinces canadiennes, dont le Québec, ont noté une augmentation importante des décès dans leurs ruchers situés à proximité de champs traités avec ces insecticides. « Sans les abeilles, la production alimentaire chuterait de manière draconienne, rappelle Nadine Bachand, chargée de projets spécialisée en pesticides et en produits toxiques pour Équiterre. Leur travail de pollinisation permet la reproduction de près de 70 % des plantes cultivées dans le monde. »

En mars 2017, grâce aux actions d’apiculteurs canadiens et d’autres acteurs environnementaux, le gouvernement fédéral a accepté de réétudier les répercussions des néonicotinoïdes sur l’environnement.

>> À lire aussi: Comment éviter la contamination croisée des aliments

Des responsabilités à tous les niveaux

La surveillance des résidus de pesticides sur les aliments se fait tant du côté du provincial que du fédéral. La Loi québécoise sur les pesticides encadre l’utilisation de ces derniers, notamment en obligeant les agriculteurs à tenir un registre de leurs achats et de l’utilisation qu’ils font de ces produits, et les détaillants à fournir leurs statistiques de ventes. Quant à l’Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire de Santé Canada, elle est responsable de l’homologation des pesticides. Elle détermine aussi la limite maximale de résidus (LMR) qui peuvent se retrouver dans les aliments.

Des effets néfastes sur la santé

L’exposition quotidienne aux produits chimiques soulève bien des inquiétudes auprès des chercheurs. Dans une étude menée à l’Université Harvard en 2010, la chercheuse québécoise Maryse Bouchard a associé l’exposition aux organophosphorés – un type d’insecticide – à une hausse des diagnostics du trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité (TDAH) chez des enfants américains. Aujourd’hui professeure agrégée à l’École de santé publique de l’Université de Montréal, elle se penche sur l’exposition des femmes enceintes aux pesticides. Avec la doctorante Katia Sokoloff, elle a fait paraître un article à cet effet dans le journal scientifique Environment International, dans lequel elle démontre que 93 % des femmes enceintes présentaient des résidus de pesticides dans leur urine. « Les pesticides traversent la barrière placentaire, ce qui expose l’enfant en gestation », précise Maryse Bouchard.

« C’est clair pour moi que les molécules utilisées dans les pesticides jouent un rôle dans le développement de certains cancers, affirme Luc Gaudreau, professeur titulaire en biologie à l’Université de Sherbrooke, qui étudie l’influence des pesticides sur les mécanismes biologiques chez l’humain. Même si nous ingérons de très petites quantités de pesticides, leur accumulation, au fil des ans, pourrait avoir un effet dévastateur sur la santé. »

De 2 à 3 %

de toute la production alimentaire du Québec et du Canada est biologique.
Source : Fédération d’agriculture biologique du Québec.

Selon le chercheur, plusieurs facteurs peuvent induire le cancer ou en accélérer l’apparition, mais « personne, d’un point de vue légal, ne peut dire que c’est sa consommation de fruits et légumes traités aux pesticides qui l’a rendu malade. Car les effets cumulatifs, qui s’échelonnent sur une longue période, se mesurent difficilement », affirme Luc Gaudreau.

Ses recherches, corroborées par celles d’autres chercheurs, ont démontré que certains pesticides agissent directement sur la chimie de l’ADN. « En la modifiant, les pesticides créent des mutations qui se transmettent d’une cellule à l’autre. C’est un changement permanent qui affecte les cellules de la personne exposée », souligne le professeur. Et comme plusieurs pesticides sont des perturbateurs endocriniens, ils détraquent d’une certaine façon « la signalisation des hormones sexuelles », ce qui peut notamment augmenter l’incidence des cancers de la prostate et du sein, ajoute-t-il.

Autre problème lié aux pesticides : l’effet exponentiel que peut avoir une combinaison de pesticides sur la santé, et ce, même si les résidus trouvés sur ou dans un aliment demeurent en deçà des limites permises. « Une seule molécule n’a peut-être pas beaucoup d’effet, mais ajoutée à des centaines d’autres qui agissent sur le même type de cellule, cela peut avoir un effet important sur la santé », indique Luc Gaudreau.

Le corps humain peut se défendre contre l’exposition aux pesticides. « Le foie permet à l’organisme de faire face aux agressions toxiques qui l’assaillent », explique Mathieu Valcke, toxicologue et conseiller scientifique à l’Institut national de santé publique du Québec. « Cette capacité à se défendre varie toutefois d’un individu à l’autre, mais aussi d’une substance à une autre », dit-il.

87,5 %

Des pesticides vendus au Québec sont destinés au milieu agricole.
Source : Ministère du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques.

Des données difficilement accessibles

L’ACIA et le MAPAQ surveillent la présence de résidus de pesticides dans les fruits et légumes issus de la culture conventionnelle ou biologique, produits ou importés au Canada. Or, un long délai s’écoule entre l’analyse d’échantillons et la diffusion des résultats. La raison ? La quantité impressionnante de données à traiter.

Selon un rapport fourni par l’ACIA, pour l’année 2013-2014 seulement, on a mené près de 20 000 examens sur 5 244 échantillons de fruits et légumes frais canadiens et importés, ce qui a généré plus de 2,2 millions de résultats. Du côté du MAPAQ, le Laboratoire d’expertises et d’analyses alimentaires traite de 1 000 à 1 500 échantillons annuellement pour vérifier les traces de résidus de plus de 500 molécules actives de pesticides. « C’est important d’analyser tous les résultats afin de livrer une image claire au consommateur », dit Marie-Ève Rousseau, spécialiste en sciences physiques au MAPAQ.

-  «La véritable question n’est pas de reconnaître si les pesticides ont un effet sur la santé ou pas. Ce que nous devrions nous demander, c’est pourquoi ils sont encore utilisés.» - Dr Jean Zigby, membre de l’Association canadienne des médecins pour l’environnement

Comme ces données mettent du temps à être compilées, il est difficile de s’y fier lorsque vient le temps de faire son épicerie. Faut-il pour autant s’inquiéter ? En 10 ans, 97 % des fruits et légumes analysés par le MAPAQ étaient conformes, mais 3 % dépassaient la limite maximale recommandée (LMR), précise Marie-Ève Rousseau. « Lorsque les produits respectent les normes, il n’y a pas de risque de santé probant pour les consommateurs », ajoute-t-elle. Du côté du fédéral, le dernier rapport disponible (2013-2014) affichait un taux de conformité de 98,27 %.

Mais ce n’est pas parce que les aliments respectent la limite qu’ils sont exempts de produits chimiques. Selon l’analyse du MAPAQ effectuée pour la période de 2007 à 2011, 41 % des échantillons de fruits et légumes produits au Québec renfermaient des résidus de pesticides, et 1 % dépassait la norme établie (comparativement à 7 % pour les fruits et légumes importés).

À l’ACIA, où les données sont plus récentes (2013-2014), 73,35 % de tous les échantillons de fruits et légumes contenaient un ou plusieurs résidus de pesticides. Dans plus de 98 % des cas, les LMR n’étaient pas dépassées.

Cela dit, même si les résidus de pesticides demeurent en deçà des limites permises, le Dr Jean Zigby, membre de l’Association canadienne des médecins pour l’environnement, s’inquiète. « La véritable question n’est pas de reconnaître si les pesticides ont un effet sur la santé ou pas. Ce que nous devrions nous demander, c’est pourquoi ils sont encore utilisés. »

Cultiver bio : la solution ?

Consommer des fruits et légumes biologiques est l’une des solutions proposées afin de réduire notre exposition aux pesticides. Et certaines recherches portent à croire que l’agriculture biologique serait presque aussi rentable pour les producteurs que celle qui se veut conventionnelle. C’est du moins ce qu’a démontré l’équipe de l’Institut Rodale, aux États-Unis. L’organisme à but non lucratif mène depuis 37 ans une étude comparative entre agriculture conventionnelle et agriculture biologique pour vérifier l’aspect de la « rentabilité » des trois cultures principales aux États-Unis, soit le maïs, le blé et le soya. Résultat : après cinq ans seulement, les champs bios de l’Institut Rodale présentaient un taux de rendement équivalent ou supérieur – selon les cultures – à ceux de l’agriculture conventionnelle.

Le fermier Frédéric Verville en a aussi fait l’expérience. En 2015, le trentenaire a racheté avec quelques associés la Ferme du Coq à l’âne, où il s’approvisionnait lui-même en fruits et légumes bios. Située à Bury, une petite ville à une cinquantaine de kilomètres de Sherbrooke, cette ferme propose une centaine de variétés de fruits, de légumes et de fines herbes, tous certifiés biologiques. « Pour moi, c’était important de pratiquer une agriculture saine, autant pour la terre que pour les humains », explique-t-il. Le fait de produire plusieurs sortes d’aliments lui permet de mieux gérer ses pertes. « L’an dernier, mes panais ont été affectés par la maladie. Cela représentait une perte d’environ 2 % de ma culture totale. Dans une monoculture, les effets des maladies et des insectes sont dévastateurs. Diversifier le type d’aliments qu’on fait pousser est une bonne solution pour éviter l’utilisation de pesticides », dit-il.

Pour certains consommateurs comme Patricia Belisle, le choix de manger bio vise à réduire leur exposition aux produits chimiques. Il faut toutefois savoir que l’agriculture biologique n’est pas exempte de pesticides. « Les normes biologiques permettent l’utilisation de biopesticides [des substances chimiques ou des agents parasitaires issus de sources naturelles, comme des bactéries, des champignons, des virus, des plantes, des animaux et des minéraux], qui se dégradent rapidement dans les sols. Mais d’autres méthodes permettent aussi de contrôler les insectes et les plantes nuisibles sans ce type de produits », explique Frédéric Verville. Un fermier biologique peut, par exemple, utiliser des filets pour éloigner les pucerons des plants. Il peut aussi procéder au désherbage manuellement.

>> À lire aussi: Comment éviter les bactéries alimentaires

Comment vous protéger ?

Lavez, lavez : Même si les résidus de pesticides dans les aliments demeurent la plupart du temps en dessous de la limite permise, les spécialistes recommandent de laver les fruits et légumes à grande eau. Mais il ne s’agit pas là d’une solution miracle, estime Nadine Bachand, chargée de projets spécialisée en pesticides et en produits toxiques pour Équiterre. « Si le lavage permet de retirer certains pesticides de la surface, il n’enlève pas les résidus qui se trouvent dans la chair des aliments », explique-t-elle.

Mangez bio : Chaque fois que c’est possible, optez pour des fruits et légumes certifiés biologiques. Même s’ils peuvent contenir des résidus de pesticides (provenant de champs à proximité), les analyses démontrent qu’ils en ont nettement moins que les produits issus de l’agriculture traditionnelle. « C’est encore la garantie la plus ferme que vous pouvez avoir, car les fruits et légumes proviennent d’écosystèmes où la présence de pesticides est réduite au maximum », souligne Nadine Bachand.

Ne boudez pas les fruits et légumes : La présence de résidus de pesticides dans les aliments ne devrait pas vous empêcher de consommer une grande diversité de fruits et légumes, bios ou pas, insiste Mathieu Valcke, toxicologue et conseiller scientifique à l’Institut national de santé publique du Québec. « Il faut demeurer prudents et ouverts à ce que les nouvelles études peuvent nous apprendre. Les bénéfices nutritionnels des fruits et légumes sont supérieurs aux inconvénients soulevés par une exposition à des résidus de pesticides qui demeurent inférieurs à la limite maximale permise », observe le toxicologue.

Ressources utiles:

Rappels alimentaires de l’ACIA
Rapport du MAPAQ sur les résidus de pesticides (PDF)

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Santé et alimentation

Commentaires 4 Masquer

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  • Par Roland Berger | 09 avril 2018

    Les pesticides sont aussi dangereux que les politiciens : pernicieux.

  • Par RÉAL BERGERON | 18 avril 2018

    Les organismes publics - provincial et fédéral - de réglementation et de surveillance en matière de pesticides - comme dans bien d'autres domaines - sont d'un laxisme inquiétant.

  • Par CAROLINE CôTé | 17 avril 2018

    Les boissons gazeuses peuvent contenir des pesticides, car l'eau utilisé vient de pays où la réglementation est moins sévère

  • Par MARIAN FOURNIER | 17 avril 2018

    La prudence avec l'usage des pesticides doit certainement guider l'action des spécialistes qui sont chargés d'encadrer le monde agricole et de contrôler la qualité des produits locaux ou importés.
    Si vous faites la promotion des produits bio, vous devriez aussi mentionner que ces techniques de production exigent beaucoup (beaucoup) de main d'oeuvre. En 1931, lorsque le dénombrement de la population agricole a été fait pour la première fois, il y avait 777 017 personnes qui vivaient sur une ferme, ce qui représentait 27,0 % de la population de la province. En 2006, la population agricole ne représentait que 1,2 % de la population de la province. En 75 ans, la province de Québec est passée d'une proportion de 1 habitant sur 4 vivant sur une ferme à 1 sur 83.
    La sagesse doit nous dicter la prudence, tant avec l'usage des pesticides qu'avec la promotion de pseudo solutions qui nous ramèneraient 100 ans en arrière...