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Par Catherine Crépeau Mise en ligne : novembre 2016  |  Magazine : janvier 2017

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Huile d’olive coupée avec de l’huile végétale, poivrons du Mexique vendus comme « produits du Canada », sirop d’érable dilué avec du sirop de maïs. Qui triche, et pourquoi ?

En 2013, les consommateurs européens apprennent avec stupeur que des produits étiquetés « pur bœuf » contiennent en fait de la viande de cheval, qui se négocie moins cher sur le marché des produits carnés. Plus de 4,5 millions de plats préparés – boulettes de viande, lasagnes, moussakas, hachis Parmentier, etc. – sont retirés du commerce dans toute l’Europe. L’enquête révèle que la fraude émane du fournisseur français Spanghero, qui s’approvisionnait auprès du grossiste en viande néerlandais Draap Trading, qui, lui, achetait sa viande de deux abattoirs roumains.

Cette crise importante, qui a touché des dizaines de pays, a braqué les projecteurs sur la fraude alimentaire et ses multiples ramifications. Selon un rapport du Parlement européen paru à la fin de 2013, ce type de fraude serait en nette progression. Les résultats des enquêtes conjointes d’Interpol et d’Europol l’illustrent bien : de 2012 à 2016, le volume des saisies de denrées de qualité douteuse, contrefaites ou impropres à la consommation a bondi de 135 tonnes à 10 000 tonnes et de 385 000 litres à 1 million de litres. Parmi les produits saisis : des olives peintes avec du sulfate de cuivre pour en rehausser la couleur et du sucre contaminé aux engrais (Soudan), de la vodka et du whisky contrefaits (Royaume-Uni) et de la viande impropre à la consommation destinée aux supermarchés (Thaïlande).

L’Agence canadienne d’inspection des aliments (ACIA) et la Gendarmerie royale du Canada n’ont pu nous expliquer pourquoi le Canada ne prenait pas part à ces enquêtes. Pourtant, le nombre de pays participants, parmi lesquels se trouvent les États-Unis, est passé de 29 à 57 entre 2012 et 2016. De plus, le Canada n’est pas à l’abri de la tricherie. Selon l’Institut de la biodiversité de l’Ontario, au moins 30 % des produits en circulation au pays ne contiennent pas ce qui est indiqué sur l’étiquette : poissons de la mauvaise espèce, pays d’origine incorrects, présence d’ingrédients non identifiés, etc.

De quoi s’agit-il ?

Mais qu’est-ce que la fraude alimentaire ? Pour l’ACIA, chargée de la détecter au pays, il y a fraude lorsqu’un produit est falsifié ou faussement représenté pour en tirer un avantage économique. Cela regroupe :

• l’information trompeuse sur le poids du produit et les mesures ;

• une substitution d’ingrédients (par exemple, l’ajout d’huile bon marché à l’huile d’olive vierge extra ou le remplacement d’une espèce de poisson par une autre) ;

• une étiquette portant des allégations fausses ou trompeuses (comme la mention « produit du Canada » apposée sur des produits importés ou une fausse allégation « biologique »).

Selon l’ACIA, les fraudes les plus courantes concernent, entre autres, la substitution de poissons ou de viandes, ainsi que la falsification de l’huile d’olive ou d’autres huiles coûteuses, du fromage parmesan, du sirop d’érable, du miel, de l’extrait de vanille et de certaines épices moulues (poivre, safran, etc.).

La lutte contre la fraude alimentaire est aussi une question de santé publique, note Yohan Dallaire-Boily, porte-parole du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ). Par exemple : les viandes réemballées qui portent une nouvelle date de péremption et la substitution d’ingrédients par d’autres hautement allergènes, qui pourraient nuire gravement à certaines personnes.

Détecter la fraude : pas simple

Sauriez-vous dire que le miel que vous venez d’acheter a été dilué avec du fructose ? Probablement pas. « Souvent, ça prend quelqu’un de l’intérieur de l’entreprise pour alarmer les inspecteurs de l’ACIA. Mais il faudrait protéger davantage les délateurs, qui ont souvent peur de perdre leur emploi et de ne pas en trouver un autre », explique Sylvain Charlebois, doyen de la faculté de management de l’Université de Dalhousie, à Halifax, et spécialiste de la distribution et des politiques agroalimentaires.

Malgré tout, en 2015-2016, le MAPAQ a reçu 52 plaintes pour fraude concernant des produits québécois. C’est près de deux fois plus qu’en 2011-2012. À l’ACIA, on parle d’une quarantaine de plaintes par an, à l’échelle du pays, au cours des cinq dernières années.

Les inspecteurs du MAPAQ et de l’ACIA doivent soupçonner une anomalie pour pousser leur enquête. C’est ce qui a permis à l’ACIA d’épingler l’entreprise ontarienne Mucci pour avoir vendu des tomates, des poivrons et des concombres du Mexique comme étant des produits du Canada. Les inspecteurs trouvaient suspect que des produits frais soient vendus hors saison.

Autre difficulté : les inspecteurs doivent pouvoir prouver que des intentions criminelles se cachent derrière une étiquette trompeuse pour porter des accusations pour fraude.

Sylvain Charlebois, qui est aussi membre d’un comité d’experts de l’ACIA, juge les amendes trop légères pour être dissuasives. Cependant, en infligeant à Mucci une amende record de 1 500 000 $, l’Agence a envoyé un message clair : il revient à l’industrie de s’assurer que les aliments répondent aux exigences des lois et règlements en vigueur.

Sur la ligne de front

Afin de prévenir la fraude, les distributeurs devront être plus attentifs pour s’assurer de la provenance des produits qu’ils achètent. Ils ont d’ailleurs tout à y gagner : « La fraude remet en question le contrat moral qui lie l’industrie et les consommateurs et mine leur confiance. Si l’étiquette indique que c’est du thon, il faut que ça en soit. C’est une question d’honnêteté », dit Yohan Dallaire-Boily. Sylvain Charlebois est d’accord : « C’est aux entreprises d’augmenter leur surveillance. Il en va de leur image de marque. L’ACIA a déjà 4 000 inspecteurs. Si on voulait qu’elle surveille tous les produits, il faudrait doubler ce nombre, et ce ne serait toujours pas suffisant. »

Pour l’instant, l’industrie n’a pas à s’inquiéter. Des sondages menés par l’Université de Guelph montrent que les Canadiens ont confiance dans le système en place et que la fraude alimentaire ne les préoccupe pas, conclut Sylvain Charlebois.

Quelques exemples

2016
Marc Dugas, du Nouveau-Brunswick, est condamné pour avoir vendu 7 500 lb (3 402 kg) de crabe des neiges portant de fausses étiquettes.

10 000 $ d’amende

2015
Bruce Arabsky, un commerçant britanno-colombien, est condamné pour avoir fait passer du poulet pour de la dinde. En 2014, il avait dû verser 12 000 $ pour une infraction similaire.

6 000 $ d’amende

2015
Denis Plourde, un emballeur de viande du Bas-Saint-Laurent, est condamné pour avoir « autorisé, approuvé ou effectué l’altération » de données relatives à la traçabilité de produits, utilisé des étiquettes fausses ou trompeuses sur la date de production de viandes et fait de fausses déclarations pour l’exportation.

21 000 $ d’amende

2015
La compagnie Tucom, de Mirabel, est condamnée pour avoir vendu de l’huile d’olive vierge extra de « manière fausse, trompeuse ou mensongère ». La même infraction lui avait coûté 6 000 $ en 2012.

12 000 $ d’amende

2013
Le négociant de fruits et de légumes ontarien Perry Impens est condamné pour avoir fait passer des poivrons mexicains pour des produits du Canada.

6 900 $ d’amende

 

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Santé et alimentation

Commentaires 2 Masquer

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  • Par DIDIER PLAAT | 10 décembre 2016

    Puisque l'on doit de toute façon se procurer des denrées et si on ne peut plus faire confiance aux producteurs, transformateurs ou étiquettes que l'on arrive parfois à comprendre que pouvons-nous faire? Existe-t-il un endroit où l'on peut demander que nos agences d'inspections des aliments fassent d'avantage d'analyses pour identifier la composition de nos aliments produits et transformés? Est-ce qu'ils manquent de ressources eux aussi? Peut-être que s'il y avait moins de fuites de capitaux vers les paradis fiscaux on aurait d'avantage de fonds pour ces agences? Est-ce une volonté politique qui fait défaut? Une liste des contrevenants sur le net ce serait peut-être un début pour que l’on puisse éviter d’acheter leurs produits, surtout que certains sont récidivistes selon cet article?

  • Par Daniel Marois | 08 décembre 2016

    Nous sommes à la merci des industries mondiales. Pourquoi? Parce que nos gouvernements ne font rien. Pourquoi? Parce qu'ils ont peur. Parfait exemple de leur làcheté: le project de loi C-29.