Pyrrhotite dans les fondations: le calvaire de Trois-Rivières

Par Mise en ligne : 06 avril 2011

Yvon Boivin

Pyrrhotite dans les fondations: le calvaire de Trois-Rivières Yvon Boivin

Plus de 500 familles devront refaire les fondations de leur maison neuve en raison d’un problème de gonflement du béton. Une facture moyenne de près de 200 000 $ par maison, que personne ne veut payer.

Daniel Gilbert croyait bien avoir acheté la paix en 2005 quand il s’est fait construire, avec sa conjointe et leurs trois enfants, une maison flambant neuve dans un quartier tout aussi récent de Trois-Rivières. Sauf que l’an dernier, Daniel a remarqué de petites fissures dans son garage. Des lézardes presque microscopiques, qu’il a confondues au départ avec des toiles d’araignée.

Quelques mois et une expertise plus tard, le constat fut brutal: on a trouvé de la pyrrhotite dans ses fondations. Lorsqu’il est présent dans la composition du béton, ce minerai a le triste pouvoir de gonfler au contact de l’humidité, jusqu’à faire éclater le béton. Le problème peut conduire à l’affaissement de la maison. Le remède de cheval: lever l’habitation pour en remplacer les fondations. Un entrepreneur devrait passer chez Daniel Gilbert en 2012 ou 2013 pour faire le travail. Il facturera environ 110 000 $, somme qui sera pigée à même le fonds de la Garantie obligatoire des maisons neuves gérée par l’Association provinciale des constructeurs d’habitations du Québec (APCHQ).

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Lors de la découverte des premiers cas récents, en 2009, les dirigeants de la Garantie s’étaient engagés à remettre la maison dans l’état où elle était au moment de la découverte du défaut. Mais devant l’ampleur du problème, elle n’honorera finalement que ce qu’elle estime être ses obligations, c’est-à-dire remettre la maison dans l’état où elle était à la fin de la construction. La Garantie ne prévoit donc rien pour réparer le terrain, que l’entrepreneur va assurément massacrer avec sa machinerie lourde, pour finir à nouveau le sous-sol, pour asphalter une seconde fois l’entrée et pour construire une nouvelle terrasse, travaux dont l’avocat de Daniel Gilbert estime les coûts à environ 70 000 $.

De gigantesques déboursés, qui n’ont toutefois rien à voir avec la dramatique situation à laquelle font face une centaine d’autoconstructeurs. Ayant construit leur maison sans passer par un constructeur, ce sont eux qui sont entièrement responsables des travaux, ils ne sont pas admissibles à la garantie des maisons neuves et ils doivent donc assumer toutes les dépenses, y compris celles de la reconstruction des fondations.

À Trois-Rivières, plus de 500 propriétaires vivent aujourd’hui une telle situation. Pourquoi cette ville? Parce qu’une carrière de la région, une seule, a vendu de la roche à haute teneur en pyrrhotite. «Le problème de la pyrrhotite rappelle celui de la pyrite dans les années 1990, à la différence que ses effets sont bien plus spectaculaires», dit Charles Tanguay, de l’Union des consommateurs, celui qui a organisé la défense des résidants à l’époque.

Dans les années 1990, les problèmes se situaient davantage sur la Rive-Sud de Montréal, où des carrières contenaient de la pyrite. Celle-ci se trouvait dans la roche utilisée comme remblai sous la dalle de béton de la maison. Pour réparer le tout, il suffisait –si l’on peut s’exprimer ainsi – de casser la dalle de béton, de remplacer le remblai et de couler une nouvelle dalle. Alors qu’ici, la pyrrhotite, en plus d’avoir un plus grand pouvoir de gonflement, entre dans la composition même du béton. Ainsi, c’est toute la fondation qu’il faut remplacer, en plus de la dalle et du remblai.

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Un an de promesses

Pour régler ce dossier, plusieurs ont demandé un programme d’aide public. Voici un échantillon des propos du gouvernement du Québec, tirés des reportages du quotidien trifluvien Le Nouvelliste, qui a suivi le dossier de façon soutenue en 2010.

  • 25 janvier 2010 «C’est sûr que nous, au niveau du caucus libéral, on tient à rencontrer les victimes très rapidement. On est vraiment bien conscient que ces gens-là ont besoin d’être appuyés.» Danielle St-Amand, députée de Trois-Rivières.
  • 11 février «Si vous demandez de quel côté nous sommes, nous sommes du côté des citoyens.» Sam Hamad, ministre du Travail 20 mars « On s’apprête, d’ici la fin mars, à déposer un budget de plus de 55 milliards de dollars. Il n’y aurait pas un moyen de trouver une façon d’aider ces gens-là ? C’est la question que je pose au premier ministre. » Noëlla Champagne, députée de Champlain.
  • 28 septembre « Une rencontre préparatoire servira à préparer le terrain pour la rencontre avec la ministre, qui se fera très rapidement. Il faut comprendre qu’on a changé de ministre [Lise Thériault a remplacé Sam Hamad au ministère du Travail]. »
  • 12 octobre Mme St-Amand se dit confiante qu’avec l’implication de la ministre Thériault « il y aura un dénouement de la situation d’ici la fin de décembre. On est en mode action. La ministre est sensible à ce qui se passe à Trois-Rivières », dit la députée. Danielle St-Amand, députée de Trois-Rivières.
  • 15 octobre « Bien là, il y a des années budgétaires, donc il faut comprendre que dans le temps, il y a des contraintes. Je ne peux pas dire oui, on va sortir de l’argent si on n’a pas d’argent. » Lise Thériault, ministre du Travail.

Qui va payer?

L’APCHQ s’attend à rembourser plus de 50 millions de dollars de travaux. Du jamais vu dans l’histoire du plan de garantie des maisons neuves, qui est obligatoire depuis 1999. L’été dernier, 70 fondations ont été remplacées. On s’attend à réparer 126 maisons en 2011. Mais qui va payer pour le reste? Yvon Boivin, une autre victime, ne voit pas pourquoi ce serait à lui d’ouvrir son portefeuille pour remettre sa maison dans l’état où elle était. Dans la région, Yvon Boivin est le Charles Tanguay de la pyrrhotite. C’est lui qui a créé la Coalition Proprio-Béton, un organisme bénévole qui œuvre à regrouper et à aider les victimes.

Mais justement, qui est le fautif? «Pour l’instant, tout le monde se renvoie la balle, constate Yvon Boivin. L’entrepreneur dit que c’est la faute du fabricant de béton, le fabricant de béton met ça sur le dos de la carrière de roches, et la carrière dit que c’est la faute du géologue qui lui a remis un rapport favorable.»

L’avocat Pierre Soucy demande à tout ce beau monde de payer à ses clients le solde de la facture. Me Soucy a regroupé environ 450 résidants dans une requête commune, dont le procès devrait débuter en février 2012 s’il n’y a pas d’entente d’ici là. Ce regroupement inclut la centaine d’autoconstructeurs non couverts par la garantie des maisons neuves.

L’enfer

Dans ce dossier, plusieurs victimes en ont particulièrement contre les gestionnaires de la garantie de l’APCHQ, qu’ils accusent de prendre le parti des entrepreneurs membres de l’APCHQ et non des propriétaires protégés par cette garantie. Délais de plusieurs mois pour l’évaluation de leur dossier, changements dans la définition des travaux remboursables; on a même modifié à la hausse la teneur minimale de pyrrhotite dans le béton pour décider si les fondations devaient être refaites ou non!

Il y a aussi eu des situations absurdes, où les fondations d’une maison jumelée n’étaient fissurées que d’un côté. L’autre propriétaire, n’ayant pas eu de signes, ne s’est pas plaint. Résultat: il a quand même fallu changer les fondations complètes et il a dû payer une partie de la facture parce que son délai pour dénoncer le problème était expiré.

La complexité du dossier et la quantité de questions restées sans réponse ont stressé plus d’une victime. « Dans le quartier, c’est LE sujet de conversation, dit Daniel Gilbert. On finit par ne plus parler de notre couple et de nos enfants. À un moment donné, j’ai dit à ma femme: “ On arrête de jaser de pyrrhotite ”.»

L’APCHQ a aussi de la difficulté à gérer cette partie-là, comme le soulignait son directeur général Bruno Nantel en mars 2010 devant une salle bondée de victimes, dans des propos rapportés par le quotidien Le Nouvelliste. «L’empathie financière, on connaît ça. C’est notre travail. Mais l’empathie humaine, on n’est peut-être pas les meilleurs là-dedans. Je ne pense pas qu’on a fait une assez bonne job.»

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