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Soigner, ça prend du temps

Par Marc Zaffran, médecin généraliste et écrivain

Mise en ligne : mai 2011

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Magazine : juin 2011

Illustration: Christine Roy

Au cours des années à venir, on va former un nombre croissant de médecins de famille. Mais augmenter leur nombre ne suffit pas.

Je me souviens du début des années 1980, en France. J’avais choisi d’exercer la médecine dans une zone rurale. Les personnes qui consultaient le plus souvent étaient les femmes de 15 à 50 ans. Elles venaient pour leur méthode contraceptive, leurs grossesses, leurs enfants, leur ménopause et aussi, souvent, pour parler de leur conjoint.
Comme les autres médecins, je faisais des visites à domicile. Et beaucoup de femmes appelaient pour un enfant qui avait de la fièvre. J’y allais. Je leur expliquais quoi faire quand un petit a de la fièvre et comment distinguer entre une fièvre grave et une fièvre bénigne. Petit à petit, elles n’ont plus appelé pour ça et elles et moi avons mieux dormi la nuit.

Promotion commerciale
À l’époque, Internet n’existait pas. Mais les journaux et les magazines publiaient déjà des articles parfois très angoissants incitant à tel examen, à telle mesure de «dépistage», à tel traitement. Je recevais des patients en parfaite santé, mais inquiétés par leurs lectures. Le plus souvent, je passais mon temps à les rassurer et à les renvoyer chez eux sans prescription. Ni radio, ni prise de sang, ni traitement. Pourquoi? Parce que je travaillais aussi dans une revue scientifique qui critiquait les annonces tonitruantes des médias, qui étaient, le plus souvent, de la promotion commerciale.

D’autres médecins de famille autour de moi envoyaient des jeunes femmes passer des mammographies sans compren­dre que ça ne servait à rien d’autre qu’à les irradier; ils faisaient faire des dosages de cholestérol qui les conduisaient à prescrire des médicaments dont l’efficacité n’était pas démontrée, mais les effets secondaires avérés; ils faisaient du dépistage de cancer de la prostate sans se préoccuper du fait que la chirurgie mutilait des hommes sans leur assurer une survie plus longue; ils prescrivaient des psychotropes pour des phases dépressives passagères. En toute bonne foi: ils ne voulaient pas qu’on leur reproche de n’avoir pas fait leur travail correctement. Mais comme ils étaient très occupés, ils ne prenaient pas (ou plus) le temps de lire les informations scientifiques les plus récentes; et encore moins celui de rassurer leurs patients.

La raison contre la peur
Aujourd’hui, un nombre croissant de «dogmes» de dépistage et de traitement sont remis en cause car trop coûteux et inutiles, tandis que l’influence délétère de l’industrie est de plus en plus dénoncée. Je n’en suis pas étonné: elle était déjà visible quand j’étais jeune médecin. Pourtant, je ne suis ni prophète ni plus savant qu’un autre. Je suis seulement plus critique des informations diffusées dans les médias: je les examine toujours à la lumière des données scientifiques disponibles. Je fonde mes opinions et mes décisions sur ce qui est, non sur ce qui pourrait être. Sur des faits, non sur des scénarios catastrophes. Sur la raison, non sur la peur.

Au cours des années à venir, on va former un nombre croissant de médecins de famille. Mais augmenter leur nombre ne suffit pas; il va falloir aussi leur apprendre à (et leur permettre de) prendre le temps de lire, de s’informer, d’être critiques et de communiquer ce qu’ils savent aux patients pour éviter angoisses et dépenses de santé inutiles.

Soigner correctement, ça prend du temps. Du temps pour réfléchir et pour décider, ensemble et posément.

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