Illustration: Christine Roy
Avec environ 225 000 morts par an, les effets indésirables des médicaments d’ordonnance sont la quatrième cause de décès aux États-Unis. Qu’en est-il au Canada?
Ceux qui croient que notre pays s’en tire mieux déchanteront en lisant Mourir sur ordonnance (Les Éditions Écosociété), écrit par le député conservateur Terence Young. Ce dernier a perdu sa fille à cause des effets secondaires d’un médicament contre le reflux gastrique. Grâce à l’enquête détaillée qu’il a menée, on découvre que le système de pharmacovigilance canadien est bien pire que celui de nos voisins du Sud.
Notre système de gestion des risques des médicaments est scandaleux. D’abord, la plupart des essais cliniques pour évaluer les bénéfices et les risques des nouveaux médicaments sont faits par les firmes pharmaceutiques, qui cherchent à promouvoir leurs produits. Malgré toutes les demandes pour une plus grande transparence, leurs résultats restent des secrets commerciaux. Les firmes sélectionnent les données qu’elles veulent voir publier et dissimulent les résultats négatifs, biaisant complètement l’information disponible aux médecins.
L’intérêt commercial d’abord
Pour y parvenir, elles embauchent des agences qui rédigent des études «scientifiques» destinées à montrer leurs produits sous leur meilleur jour. Elles rétribuent ensuite des médecins «indépendants» pour qu’ils les signent. On appelle cela du ghostwriting, mais il faudrait plutôt parler de la gestion fantôme de la recherche médicale par des intérêts commerciaux…
Des documents internes de Pfizer révèlent que, entre 1998 et 2000, pas moins de 85 articles scientifiques sur la sertraline (l’antidépresseur Zoloft) ont été rédigés à l’initiative de la compagnie. À cette période, la littérature scientifique ne comptait que 211 articles sur cette molécule. Pfizer a ainsi produit une masse critique d’articles favorables au médicament, ce qui lui a permis de noyer les études négatives.
En janvier 2008, on a également appris que l’industrie avait systématiquement «oublié» de publier les résultats défavorables sur la nouvelle génération d’antidépresseurs (Prozac, Paxil, Zoloft, Effexor, etc.). Une fois toutes les données compilées, on réalise que pour 70 % des gens qui en prennent actuellement le médicament n’offre rien de plus qu’un placebo. Mais un placebo n’a pas d’effets indésirables, au contraire des antidépresseurs.
Fausse revue médicale
Pour promouvoir son tristement célèbre Vioxx, un anti-inflammatoire qui a causé environ 30 000 décès aux États-Unis, Merck avait monté une campagne de ghostwriting, omettant de mentionner la mort de certains «cobayes» durant les essais cliniques. La compagnie avait même créé une fausse revue médicale laissant croire que les articles étaient révisés par des pairs. En outre, des chercheurs indépendants qui soulignaient les risques liés au Vioxx ont même indiqué avoir été menacés par la firme.
Plus récemment, un rapport sénatorial américain a révélé que lorsque les représentants de GlaxoSmithKline ont découvert les risques cardiaques liés à leur antidiabétique Avandia, ils les ont camouflés au lieu d’en avertir les autorités. Ils ont aussi intimidé les chercheurs indépendants qui osaient divulguer des informations «négatives».
En janvier, Santé Canada a tenu des audiences en vue d’améliorer la façon de réglementer les médicaments. Au nom de la modernisation, et sous la pression des firmes, le ministère a proposé de relâcher les exigences en matière de sécurité avant la mise en marché d’un nouveau médicament. Adieu principe de précaution! On accélère la mise en marché en espérant qu’il ne s’avérera pas dangereux…
Le député Terence Young était présent et a pris la parole. Il a qualifié le processus de « sinistre farce » et a quitté la salle avec toute la dignité d’un père qui se bat pour que sa fille ne soit pas morte en vain.