Par Nicolas Mesly
Paru en mai 2010
Deux poids, deux mesures
Photo: Réjean Poudrette; Association
des producteurs de fraises du Québec
La toute nouvelle saison des fraises du Québec débute. Mais existe-t-il encore une saison ?
Les Québécois peuvent savourer leur petit fruit chéri toute l’année grâce aux importations en provenance de la Californie. Si les consommateurs sont choyés, les producteurs québécois n’apprécient pas cette concurrence.
« Notre compétiteur, c’est la Californie. C’est une concurrence déloyale ! Notre propre gouvernement nous interdit d’utiliser le bromure de méthyle. Par contre, il laisse entrer au pays des fraises californiennes cultivées avec ce pesticide », s’insurge Guy Pouliot, un producteur de fraises de l’île d’Orléans, bastion de l’agriculture québécoise.
Le bromure de méthyle est un pesticide mortel utilisé dans le monde entier depuis les années 1930, surtout pour fumiger le sol. Appliqué dans les champs avant de planter les fraises, il stérilise le sol en tuant tout ce qui y vit : rongeurs, champignons, bactéries, insectes, etc.
Faut-il s’en inquiéter ? « Ces fraises respectent les normes de salubrité du gouvernement canadien et elles sont aussi bonnes à manger que celles du Québec », explique Frédéric Alberro, vice-président, affaires publiques, du Conseil canadien des distributeurs en alimentation (CCDA). Du même souffle, il explique que les épiciers canadiens privilégient l’achat de fraises produites chez nous, quand c’est possible.
Il faut dire aussi que les producteurs québécois bénéficient des importations de fraises de la Californie, puisque les consommateurs s’habituent à en manger toute l’année. Une fois le temps des fraises arrivé au Québec, nous en redemandons !
Les Québécois achètent 52 % de leurs fraises auprès des membres du CCDA, qui regroupe les trois grandes chaînes de marchés d’alimentation – Provigo-Loblaws-Maxy, Sobeys-IGA et Metro. Toutefois, dès qu’ils le peuvent, ils préfèrent les cueillir dans un champ ou les acheter en kiosque au marché ou sur le bord d’une route de campagne (37 % de leurs achats).
David contre Goliath
« Qu’est-ce qu’on doit faire ? Interdire le bromure de méthyle en Californie ou le permettre ici ? Les produits chimiques de rechange sont pires. Est-ce qu’on est prêts à payer nos fraises deux fois plus cher ? » lance Pierre Desrochers, professeur de géographie à l’Université de Toronto.
Auteur de L’achat local de nourriture sauvera-t-il la planète ?, publié par l’Institut économique de Montréal en février dernier, il soutient que les consommateurs trouvent leur compte en important des fraises de Californie où celles-ci poussent « presque comme de la mauvaise herbe ».
Le climat, le sol et la disponibilité de l’eau permettent des rendements à l’hectare cinq fois supérieurs à ceux du Québec et de l’Ontario, dit-il. Et la spécialisation en monoculture permet des économies d’échelle.
La Californie est en effet le plus gros producteur mondial de fraises. Un véritable Goliath qui produit 88 % du petit fruit rouge américain. Son chiffre d’affaires a atteint le record historique de 1,6 milliard de dollars US en 2007.
À côté de cela, la filière de la fraise québécoise paraît lilliputienne avec des ventes de 25,2 millions de dollars la même année. Chose certaine, les Québécois sont friands de la fraise du Golden State. Le Canada et le Québec constituent son plus gros marché d’exportation, tant sous sa forme fraîche (80 %) que congelée (55 %).
Bien peu d’amateurs savent toutefois que cette industrie milliardaire du Golden State repose sur l’utilisation du bromure de méthyle. Les producteurs continuent de vaporiser ce pesticide controversé dans leurs champs afin de garantir davantage de caisses récoltées à l’hectare.