Illustration: Christine Roy
Pour mettre en marché un nouveau médicament, son fabricant doit simplement démontrer qu’il est plus efficace qu’un placebo (une pilule en sucre), et non qu’il l’est davantage que les remèdes existants. Toutefois, pour être remboursée par les régimes publics d’assurance médicaments, une nouvelle molécule doit faire la preuve que son bénéfice thérapeutique justifie son coût. De telles évaluations «pharmacoéconomiques» sont essentielles, car plus de 80 % des nouveautés n’apportent en fait aucune amélioration thérapeutique significative par rapport aux autres médicaments, moins chers, déjà sur le marché.
Des rabais de 40 %
L’industrie, souvent aidée par des associations de patients qu’elle finance, fait régulièrement pression pour forcer le remboursement de nouveaux produits dont le bénéfice thérapeutique est insignifiant par rapport au coût. Certaines provinces, comme l’Ontario, la Colombie-Britannique et l’Alberta, ont mis en place des mécanismes d’ententes secrètes avec les compagnies pour permettre un tel remboursement. Ces médicaments sont listés et vendus au plein prix, mais l’État reçoit par la suite des ristournes de la part des compagnies.
La rumeur circule parmi les courtiers d’assurances qu’elles représenteraient en moyenne 40 % du prix. Puisque les patients paient normalement de leur poche environ 30 % de la facture chez le pharmacien, on peut penser qu’ils économisent aussi. Ce n’est pas le cas. Les patients continuent à payer pleinement leur part et les économies sont empochées par la province. Ces ententes corrompent non seulement les processus d’évaluation pharmacoéconomique, mais elles constituent une forme de taxation au détriment des patients.
Les Québécois dépouillés
Ces ententes conclues dans les autres provinces sont à la fois injustes et nuisibles pour le Québec. Injustes, tout d’abord, parce qu’elles dépouillent chaque année les Québécois de plusieurs centaines de millions de dollars. Comment? En contrepartie des avantages consentis à l’industrie, Québec a passé un accord avec les compagnies pharmaceutiques afin d’acheter ses médicaments au meilleur prix offert au Canada. Or, les ententes pour réduire les prix étant confidentielles, les firmes dissimulent les réductions et n’ont plus à les consentir au Québec! Les autorités québécoises enquêtent actuellement sur ces pratiques, mais comme il est impossible de connaître le détail des ententes, les enquêtes risquent de s’éterniser.
Ces ententes nuisent aussi au Conseil du médicament du Québec, qui produit des analyses pharmacoéconomiques rigoureuses. Le Québec rembourse en moyenne deux fois plus de médicaments que les autres provinces afin de créer un climat d’affaires plus favorable à l’industrie pharmaceutique. Mais pour les firmes et les associations de patients qu’elles financent, ce n’est pas suffisant. Désireuses d’avoir accès à un plus grand nombre de nouveaux médicaments, ces associations de patients s’abstiennent de demander à leurs bailleurs de fonds qu’ils réduisent le prix de leurs produits pour qu’ils puissent être remboursés, comme ils le font dans les autres provinces. Elles préfèrent s’attaquer aux «mauvaises décisions» du Conseil du médicament, qui refuse de rembourser certains médicaments pourtant remboursés (ô surprise!) en Ontario, en Colombie-Britannique et en Alberta…
Si les compagnies dévoilaient les ententes secrètes qu’elles ont conclues avec ces trois provinces, le prix de ces nouveaux médicaments baisserait en moyenne de 40 %, ce qui modifierait complètement leur analyse pharmacoéconomique. Et Québec pourrait alors les rembourser sans discuter. Mais non! Il semble que les firmes pharmaceutiques préfèrent maintenir le secret pour accroîte leurs profits sur le dos des Québécois. Comme si cela ne suffisait pas, ces mêmes firmes poussent les patients à exiger non pas la réduction des coûts de leurs produits, mais l’abandon des évaluations pharmacoéconomiques afin que tous les nouveaux médicaments soient remboursés au plein prix. En bout de ligne, le Québec reste doublement le dindon de la farce.