Illustration: Christine Roy
La technologie médicale a fait des progrès extraordinaires au cours des 60 dernières années et a donné aux praticiens un nombre d’outils considérable, aussi bien pour diagnostiquer les maladies que pour traiter les patients. Cependant, à mon humble avis (et si j’en crois beaucoup de patients, au Québec comme en France), le meilleur outil du médecin est de plus en plus sous-employé. Pourtant, c’est le moins coûteux ; c’est le plus universel ; c’est le plus fin et le plus utile, car il oblige les praticiens à donner le meilleur d’eux-mêmes. Cet outil, c’est… l’examen clinique.
Examiner, c’est toucher
Quand j’étais étudiant en médecine, dans les années 1970, mes maîtres insistaient constamment sur l’examen clinique. Pour eux, aucun diagnostic ne tenait debout s’il ne s’appuyait pas sur un examen soigneux du patient par le médecin. Au fil des années et de l’expérience, les meilleurs praticiens apprennent qu’il n’est pas toujours nécessaire d’examiner un patient complètement. De fait, il est beaucoup plus efficace de centrer l’examen sur sa plainte quand elle est localisée; puis, par la suite, de s’en éloigner de manière logique, en s’appuyant sur les connaissances de l’anatomie et de la neurologie.
Ainsi, une douleur dans le gros orteil n’a pas la même signification selon que le gros orteil est rouge, chaud et gonflé (ce qui peut évoquer une crise de goutte ou, après une chute dans l’escalier, une entorse ou une fracture) ou bien, alors qu’il est parfaitement normal, que le patient marche en boitant (ce qui peut évoquer plutôt une crise de sciatique, même si le patient n’a pas mal au dos…).
Encore faut-il regarder le gros orteil, puis faire bouger le pied, le genou, la jambe, le bassin, etc. Une douleur doit toujours être analysée «en situation», et non dans l’absolu. Et pour analyser cette douleur, et de nombreux autres symptômes et signes, il est indispensable que le médecin touche le patient.
Or, un nombre croissant de médecins ne touchent plus les patients qui se présentent à eux. Même si ça n’est pas toujours indispensable, les patients attendent qu’on les palpe, qu’on les touche. Bref, que le clinicien fasse son boulot de clinicien et les examine.
Des mains, c’est plus humain
Pourquoi l’examen clinique est-il en perte de vitesse? Par manque de temps, certainement, mais aussi par manque d’assurance de la part des médecins, à qui on enseigne de plus en plus comment prescrire et lire radio, prises de sang et IRM, mais de moins en moins comment faire le diagnostic de pneumonie, de colique hépatique ou d’une douleur d’origine inconnue. Est-ce que ça améliore leur travail? Non. Au contraire, ça en diminue l’efficacité. Et qui bénéficie le plus de l’abandon de l’examen clinique et de la multiplication des tests? Les fabricants de machines!
Ce n’est pas seulement dommage, c’est contre-productif et contraire à une médecine de qualité. L’immense majorité des affections dont souffrent les patients sont fréquentes et simples à identifier. Un bon examen clinique permet d’écarter des diagnostics peu courants (et donc de ne pas recourir à des tests coûteux et longs à obtenir) et de s’orienter vers ce qui est le plus probable et, par conséquent, le plus rapide à traiter.
La prochaine fois que vous irez chez votre médecin, demandez-lui de vous examiner. Dites-lui que vous lui faites plus confiance, à lui, à elle, qu’à une machine. Que vous préférez passer une demi-heure entre ses mains (et attendre plus longtemps s’il le fait plus souvent, à plus de patients) que dans le tunnel d’un appareil de radiologie. Ça ne sera pas seulement plus efficace, ça sera aussi plus humain.