L'abandon
En juin 2009, APEX a construit sept maisons dans l'écoquartier. Épuisée par les requêtes des deux propriétaires insatisfaits, la coopérative jette l'éponge et annonce dans une autre infolettre son intention «de passer le flambeau à un collaborateur. [...] Notre coopérative demeure propriétaire de l'écoquartier mais en confie désormais la promotion et les mandats de construction à un partenaire de confiance. [...] Avec eux, l'éco-quartier sera porté par un souffle nouveau qui nous propulsera tous vers une nouvelle étape très positive dans cette aventure!» On ne mentionne pas le nom du «collaborateur». Au fil des mois, Martin Goulet ne réussit pas à obtenir de précisions d'APEX. «Quand ils nous répondent, il n'y a rien de rationnel. Ils ne font que nous lancer des boules d'amour», dit-il.
Rebondissement brutal six mois plus tard, en janvier 2010. La dernière infolettre qu'enverra APEX souligne l'échec des négociations avec son collaborateur et annonce la faillite de la coopérative. En résumé, on impute la faute à l'économie qui va mal, aux «mauvaises langues» et à la «campagne médiatique destructrice». On ne mentionne pas l'émission du 20 octobre 2009 de La Facture qui témoignait des infortunes de Jean-François Gauthier et de la famille Meunier-Meis, mais tous ont compris de quelles attaques il s'agissait. «À compter de maintenant, vous êtes libérés de tout engagement à notre endroit», peut-on lire.
Consternation
C'est la consternation. Sans chef d'orchestre, c'est tout le volet écologique qui prend l'eau. Désormais, n'importe qui peut construire les maisons, ce qui réconforte ceux qui n'avaient plus confiance en APEX. Mais pour le reste, la plupart des projets écologiques et communautaires sont sérieusement hypothéqués. Les règles de l'écoquartier incluses dans le contrat notarié demeurent, mais qui gérera le voisin délinquant qui a installé un climatiseur, un abri Tempo ou qui circule en motoneige? Pas la Ville en tout cas, nous assure le maire Claude Mayrand, puisque aucun règlement municipal n'interdit tout ça.
À moins d'une entente avec un entrepreneur ou la municipalité, ce sont les résidants qui devront payer et gérer la construction des rues. Imaginez la torture logistique de Caroline Duranleau et Jean-Philippe Cécil, qui ont acheté un terrain au bout d'une rue qui n'existe pas encore. Vont-ils devoir attendre que tous les terrains soient vendus et que tous les propriétaires soient d'accord sur le partage des coûts avant d'aller de l'avant?
C'est aussi la fin du projet de forêt écologique, un argument maintes fois utilisé par APEX pour faire mousser l'écoquartier. Quelques semaines avant que le constructeur déclare faillite, la forêt située derrière le quartier a été vendue à Aline Langlois et Claude Saint-Martin, propriétaires d'un des deux dépanneurs du village. «On ne veut pas couper la forêt, bien au contraire. On l'a achetée pour agrandir notre terrain et avoir plus d'intimité», dit Aline Langlois, qui n'a pas voulu dévoiler le montant de la vente.
Et la trentaine de terrains invendus? Peu de temps avant la faillite, APEX les a également soldés à une nouvelle entreprise, De feuilles en aiguilles SENC, constituée de 13 personnes, soit quelques propriétaires de l'écoquartier... et quatre des cinq administrateurs d'APEX. Ainsi, le quartier «survivra et va grandir!» conclut APEX dans son infolettre. «Et il va retrouver aux yeux de tous la notoriété et la beauté qui l'a propulsé en avant et qui a fait que vous avez eu envie de vous y installer.»
«Nous ne reprenons pas le flambeau d'APEX. Nous ne refaisons pas d'écoquartier», tempère Élise Vidal
, résidante du quartier et vice-présidente de l'entreprise. Elle assure que les règles de l'écoquartier vont se retrouver dans les prochaines ventes. Mais elle avoue que rien ne l'y oblige. Le maire de Saint-Mathieu-du-Parc va plus loin. «Aujourd'hui, l'écoquartier est une coquille vide», estime Claude Mayrand.