Photo : Marco Fortier et Isabelle Ducas
RANGOON, Birmanie - Comme dans toute dictature, les militaires qui dirigent la Birmanie d’une main de fer déploient des trésors d’imagination pour maintenir la population dans l’ignorance et pour cacher au reste du monde ce qui s’y passe.
Le pays avait fermé ses portes à toute aide extérieure alors que des millions de Birmans étaient sans abri après le passage du cyclone Nargis, en mai 2008. Aujourd’hui encore, les zones sinistrées du delta de l’Irrawaddy restent inaccessibles aux étrangers.
En une heure de vol entre Bangkok et Rangoon, on a l’impression de revenir 20 ans en arrière. Les Thaïlandais ont le dernier modèle de iPhone collé à l’oreille, mais leurs voisins de Birmanie piochent encore sur d’antiques téléphones branchés au mur par un fil.
Même le Népal, un des pays les plus pauvres d’Asie, a pourtant pris le virage sans fil: le téléphone cellulaire de notre guide de montagne sonnait sans cesse en plein trekking de l’Annapurna, dans une région isolée où les routes ne se rendent pas encore.
Plus surprenant encore, les Birmans sont nombreux à ne pouvoir se payer le luxe d’avoir le téléphone à la maison. Ils logent leurs appels sur de vieux téléphones (avec fil) très publics, placés sur des tables en plein trottoir ou dans la rue. Difficile de jaser démocratie dans les circonstances!
Rêver d’un cellulaire
Les militaires tiennent plus que tout à empêcher une répétition des événements de 2007. Les images de soldats qui tiraient sur des moines manifestant dans la rue avaient fait le tour du monde. Des citoyens avaient tout filmé avec leurs téléphones portables et diffusé les scènes dans Internet.
Le gouvernement de Birmanie s’assure que le téléphone cellulaire reste un rêve accessible à une infime partie de la population: le moindre appareil sans fil coûte la bagatelle somme de 1900 $! Et les formalités bureaucratiques permettant d’acquérir un téléphone cellulaire prennent de trois à six mois.
La junte au pouvoir n’est pas pressée non plus de brancher le pays sur Internet à haute vitesse. Je n’ai jamais pu brancher mon Macbook sur wi-fi en 27 jours en Birmanie. Une poignée de cafés et d’hôtels annonçaient Internet sans fil, mais ça ne fonctionnait jamais.
L’accès à Internet demeure lourdement censuré. J’ai parfois mis plus de deux heures pour relever mes courriels à mon adresse Hotmail. Et je ne pouvais souvent que lire mes messages, impossible d’en envoyer. Facebook est aussi bloqué.
La lutte pour contrôler Internet est pourtant perdue d’avance. Les jeunes qui exploitent des cafés Internet connaissent tous les trucs du métier et parviennent toujours à contourner la censure, en recourant notamment à plusieurs serveurs proxy. Il suffit d’être patient.
Nous avons rencontré des dizaines de Birmans qui avaient une adresse courriel et parvenaient tant bien que mal à lire la presse étrangère sur le Web. «Je viens toujours me brancher entre 22 heures et 8 heures du matin: les connexions sont plus rapides et la censure moins efficace», nous a dit, dans un excellent anglais, une dame rencontrée dans un cybercafé à Mandalay, l’ancienne capitale royale tombée aux mains des Anglais en 1885.
Mais la censure est inutile: les connexions sont si erratiques, et les pannes d’électricité si fréquentes, que même les internautes les plus convaincus finissent par se lasser.
Pas forts, ces ordis!
Les Birmans ont du rattrapage à faire en matière d’ordinateurs et d’Internet. Un restaurateur d’une petite ville de province où j’avais mes habitudes est devenu tout confus en me voyant un jour ouvrir mon ordinateur portable. C’était un ex-enseignant du primaire, âgé d’environ 45 ans.
- Peux-tu copier des photos avec ton ordinateur?, me demande-t-il.
- Oui, certainement. Je peux vous graver un CD de photos.
- Non, ce n’est pas ce que je veux. Quelqu’un m’a donné des photos sur un CD, je voudrais en faire des copies en papier.
- Ah, vous voulez imprimer des photos. Je ne peux pas, je n’ai pas d’imprimante.
- Mais tu ne peux pas faire sortir des copies de ton ordinateur?
- Non, ça prend une imprimante.
- Ah bon... Je voudrais savoir autre chose. Un client m’a dit l’autre jour qu’on pouvait trouver des recettes de cocktails sur Internet. En as-tu dans ton ordinateur?
- Je pourrais, mais je ne suis pas branché à Internet.
- Tu n’as pas Internet dans ton ordinateur? Pas de recettes de cocktails non plus?
- Non, pas pour le moment...