Par Isabelle Ducas
Paru en mars 2010
Photo : Marco Fortier et Isabelle Ducas
Des liasses de 1000 kyats, que nous avons dû compter
un à un en les recevant.
RANGOON, Birmanie - Lors de mon premier voyage en Europe, il y a 19 ans, j’étais partie avec une pile de chèques de voyage que je changeais au gré de mes besoins. Aujourd’hui, c’est beaucoup plus simple: avec une carte de crédit, une carte de guichet, et en gérant nos comptes bancaires en ligne, on n’a pas à perdre de temps dans les banques locales.
Partout dans le monde, les cartes de crédit sont acceptées et il y a des guichets automatiques. Partout? Non! Un pays reclus résiste encore à l’argent de plastique: la Birmanie (Union du Myanmar, tel que la dictature militaire a rebaptisé le pays en 1989). Nous sommes arrivés à Rangoon, la ville la plus importante du pays, avec 3500 $ US en poche pour couvrir les frais de notre séjour en famille de quatre semaines – les chèques de voyage sont aussi inutiles que les cartes. Les dollars américains sont acceptés dans les hôtels autorisés à héberger des étrangers et dans les agences de voyage, pour payer les billets d’avion ou d’autobus. Pour les autres dépenses, il faut changer nos dollars en kyats, la monnaie locale.
Inspection de billets
Première surprise: au moment de payer notre première nuit d’hôtel, à l’arrivée, l’employé de la réception inspecte très minutieusement les deux billets américains qu’on lui tend. «Je ne peux pas accepter celui-ci», nous dit-il après un long moment. La raison? Un minuscule pli d’un millimètre sur le côté du billet. Après avoir argumenté un peu, il finit par accepter notre billet « trop vieux » sous toute réserve: il demandera l’avis de son patron le lendemain. En attendant, il note le numéro de série de notre billet sur la facture!
Bien vite, nous apprendrons que les billets montrant un pli ou un peu d’usure ne sont acceptés nulle part. J’avais trouvé exagérément pointilleux l’employé du bureau de change, à Bangkok, qui sélectionnait un à un les billets américains qu’il me remettait, après m’avoir demandé ma destination. Je loue maintenant sa minutie! À partir de ce moment, nous conservons précieusement nos dollars américains dans un sac Ziploc, entre les pages d’un livre.
Payer comptant
Deuxième surprise: lorsque nous changeons 100 $ US chez un commerçant du marché Bogyoke Aung San de Rangoon, nous recevons une liasse de 100 coupures de 1000 kyats (1 $). Le billet de 1000 kyats est le plus gros en circulation... De nouveaux billets de 5000 kyats viennent d’être introduits, mais ils sont très rares – je n’en ai vu qu’une seule fois pendant mon séjour. On se promène donc avec des piles de billets; on a l’impression d’être pleins aux as, avec nos portefeuilles qui ne ferment plus.
Se promener avec de telles liasses d’argent est un petit désagrément pour des voyageurs, mais un gros problème pour les Birmans ordinaires. Évidemment, rares sont les Birmans ordinaires qui, comme nous, transportent plus de 100 000 kyats dans leurs poches – le revenu moyen est de 200 000 kyats (200 $) par année. Mais plusieurs réussissent tout de même à mettre un peu d’argent de côté.
Tout doit être payé comptant en Birmanie: une voiture, une maison, le loyer pour un appartement (un ou deux ans à l’avance!). De plus, la plupart des gens à qui nous avons parlé ne font pas confiance au système bancaire national. Les banques étrangères ont quitté le pays en 2003, dans la foulée des sanctions prises par l’Union européenne et les États-Unis. Les gens gardent donc leurs économies chez eux, dans des sacs de plastique. Zsa zsa, notre chauffeur de taxi à Mandalay, qui nous a promenés pendant trois jours dans une camionnette Mazda 1975 miniature – moteur de 600 cc! - a transporté 2 millions de kyats dans des sacs lors de l’achat de son véhicule, il y a quatre ans.
Un restaurateur nous a montré un truc birman pour compter l’argent plus vite, avec trois doigts. Nous tentons de nous pratiquer, mais nous avons peu d’espoir de maîtriser la technique avant notre départ du pays. Nous serons soulagés: nos poches deviendront soudain moins gonflées.