Le jeu dans la vie de l’enfant
Montaigne avait raison de dire que «le jeu devrait être considéré comme l’activité la plus sérieuse des enfants». Francine Ferland, ergothérapeute et professeure émérite de l’Université de Montréal, et Rollande Filion, psychopédagogue, coauteure du système ESAR et professeure au Cégep de Sainte-Foy nous éclairent sur cette aspect fascinant de la vie des petits.
PV: Quelle est votre définition du jeu?
F. Ferland Avoir le goût d’avoir du plaisir, de l’humour, être spontané, prendre des initiatives: si on a cette attitude-là, on peut faire de n’importe quelle activité un jeu.
PV: Comment peut-on reconnaître qu’un enfant a commencé à aborder le jeu du «faire semblant», aussi appelé «jeu symbolique»?
F. Ferland On peut faire le test suivant, avec un enfant d’environ deux ans: on prend un livre dans lequel est dessinée, par exemple, une image de pomme; on regarde le livre avec l’enfant et on lui dit: «Sais-tu quoi? J’ai faim. Je pense que je vais prendre une bouchée de pomme», et là on fait semblant de porter une pomme à notre bouche et de croquer dedans, en disant «c’est bon!». On regarde l’enfant et on lui demande s’il en veut une bouchée, si elle est bonne, etc. S’il acquiesce avec un sourire, joue le jeu, en imitant, par exemple, le geste de prendre une bouchée, c’est qu’il comprend, qu’il est au début du jeu du «faire semblant», qu’il est capable d’imaginer. Si au contraire il nous regarde avec un air interrogatif, c’est qu’il ne saisit pas encore.
PV: Quels conseils donneriez-vous aux adultes quant à l’attitude à adopter lorsqu’ils jouent avec un enfant?
F. Ferland Quand on offre un cadeau, il faut éviter d’enseigner à l’enfant comment jouer. On n’a qu’à le stimuler en lui disant, par exemple: «Qu’est-ce qu’il y a là? C’est une porte? Est-ce que tu peux l’ouvrir?». On peut l’aider à s’approprier le jouet, de sorte que ce soit lui qui le découvre. Ce sera beaucoup plus intéressant pour lui que d’assister passivement à la démonstration de ce que peut faire le jouet. Quand on joue avec un enfant, il faut cesser d’avoir toujours en tête l’idée du «jeu éducatif», de poser des questions du genre «Combien de roues a cette voiture?» parce que de toutes façons,, dans n’importe quel jeu, l’enfant va apprendre. Lorsqu’on fait du jeu une activité éducative, on le dénature. Si on se permet simplement d’être son partenaire de jeu, c’est lui qui décidera. Le jeu participe grandement au développement de l’autonomie. On veut avoir des enfants autonomes, alors laissons-les jouer, parce que quand ils jouent, ils prennent constamment des décisions, et c’est comme ça qu’ils apprennent à devenir autonomes.
PV: Y a-t-il une limite à se fier aux guides qui recommandent certains types de jouets selon les âges?
R. Filion Oui. Ça normalise l’enfant. Il faut se rappeler que chacun est unique. J’ai remarqué que nombre d’enfants, lorsqu’ils en ont l’occasion, jouent avec des jouets prétendument pour plus petits, parce que ça les place dans une situation de succès. Ces jouets leur permettent de consolider leurs acquis et leur estime de soi. Les enfants font face à des défis à longueur de journée. On n’a pas à se casser la tête pour leur en ajouter. Le jeu est une belle antichambre de la vie réelle.
PV: Existe-t-il des jeux qui peuvent aider un enfant à être moins «mauvais perdant»?
R. Filion Il y a d’abord notre attitude comme adulte. On peut choisir de ne pas survaloriser le gagnant et d’estomper la défaite. Mais ma recette, c’est d’abord d’attendre que l’enfant soit prêt pour tel type de jeu avant de le lui proposer. Ensuite, c’est de lui présenter des jeux qui comportent une part de hasard, pas des jeux de loterie évidemment, mais des jeux de cartes, de pioches (piges de cartes), de dés, etc. Lorsque l’enfant gagne, c’est valorisant pour lui, et lorsqu’il perd, il peut se reprendre. Cet aller-retour entre le gain et la perte est constructif, parce que c’est ça la vie!
PV: Est-ce que certains types de jeux sont importants pour le développement de l’identité sexuée?
R. Filion Les enfants vont s’identifier sexuellement de façon progressive beaucoup plus à travers les adultes et les enfants qu’ils côtoient que par le biais des jeux. Moins on est sexiste dans notre attitude de parent et d’éducateur et meilleurs seront les référents ludiques des enfants. Il ne faut pas croire que parce qu’un enfant joue à un jeu attribué à l’autre sexe que ça a une incidence sur son orientation sexuelle. Ça n’a absolument aucun lien. C’est tout simplement fascinant pour un garçon de porter une couronne de princesse ou pour une fille de se déguiser en chevalier le temps d’un jeu symbolique. Et cela ne peut se faire que si le milieu culturel le permet.
Ressources
Ouvrages de Francine Ferland
Système ESAR