Photo: Yves Barrière
Il ne se passe pas une semaine sans que je fasse une crise d’urticaire au sujet de la consommation.
Un jour, c’est l’automobile, un autre, l’attitude people des médias, quand ce n’est pas l’hypersexualité dans la publicité ou encore les magasins ouverts le dimanche.
La société de consommation prend maintenant tellement de place dans ma vie que j’ai parfois peur que le Québec tout entier devienne un énorme centre d’achats.
À force de faire des crises d’urticaire sur ceci et cela, j’en suis venu à me demander s’il n’y avait pas un principe général caché derrière mon agacement. Si je veux guérir de mon urticaire, il faut que je commence par trouver la source de mon allergie.
Premièrement, je me suis rendu compte que j’acceptais très mal mon statut de consommateur. Je ne suis pas libre d’être un consommateur. Je n’ai pas le choix. Je fais partie de la société de consommation, que cela me plaise ou non.
Deuxièmement, mes gestes de consommation sont régulièrement en contradiction flagrante avec mes idées. Il m’arrive d’acheter des trucs à 20 $ dont je pourrais très bien me passer tout en sachant que quelqu’un au tiers-monde fabrique ces trucs pour 1 $ par jour.
Considérant cela, je me suis dit que mes crises d’urticaire étaient dues à ma mauvaise conscience. En conséquence, je tâche d’être un consommateur de plus en plus responsable. Ce faisant, j’ai l’impression de moins subir mon statut, de rétablir un peu ma liberté de choix. Résultat: agir ainsi soulage mon urticaire.
Sauf qu’il ne s’agit pas seulement de me soulager moi, individuellement; la société de consommation a des répercussions collectives aussi. J’ai l’impression qu’elle est plus intelligente que nous, plus rapide, plus rusée.
En nous prenant de vitesse, elle nous oblige à nous plier à son mode de fonctionnement. Il se crée alors une confusion dans nos esprits entre les besoins et les désirs, entre le nécessaire et le superflu, et même entre la gauche et la droite, qui fait qu’on est constamment en contradiction avec soi-même.
Par exemple, une idée de gauche est de passer par les impôts pour financer des services gratuits et universels. La droite, elle, préfère qu’on taxe directement les consommateurs de ces services en fonction de l’usage qu’ils en font. C’est l’approche clientéliste.
Prenons la question du péage sur les autoroutes. D’instinct, j’y suis plutôt favorable. J’y vois une sorte de justice sociale. Mais lorsque j’entends un expert de gauche en débattre avec un expert de droite, leurs arguments et leurs objections sont d’une telle complexité que je finis par ne plus savoir du tout si le péage est une bonne idée ou non. Je ne sais même plus si je suis de gauche ou de droite à ce sujet. Je suis tout simplement perplexe.
La société de consommation introduit entre l’opposition traditionnelle gauche/droite un niveau de complexité qui engendre un principe d’incertitude. Notre pensée n’est plus stable, elle oscille au cas par cas. Les gens autour de moi me semblent à gauche sur tel sujet et à droite sur tel autre, libertaires ici et autoritaires là, progressistes le lundi et conservateurs le mardi. Comme si on cherchait tous une espèce de troisième voie, viable et pragmatique, à l’intérieur même de la société de consommation.
Pour ma part, je n’ai pas de réponse politique. Ma seule réponse est culturelle. Je ne veux pas que le Québec devienne un immense centre d’achats anonyme et indifférent. La part de culture qu’il y a dans les gestes que nous posons est le moyen par lequel nous nous assurons que notre identité individuelle et collective résiste à notre simple statut de consommateur.

Gilbert Turp est comédien.
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