Photo: Yves Barrière
Qu’est-ce que j’ai encore fait? J’ai remplacé l’ampoule 100 watts à incandescence sur la table à gauche du sofa par une autre 100 watts à incandescence! L’ampoule interdite, défendue comme le fruit défendu!
Notre bon gouvernement vient de proclamer la fin de l’incandescence et le début de la fluorescence obligatoire. Une vraie loi pour limiter l’éclairage sous lequel désormais nous vivrons. Pincez-moi quelqu’un! On s’est fait passer un sapin, pardon, un tube néon!
Avant d’éteindre toutes les lumières inutiles de toutes les cités, pour toutes les nuits, sur toute la planète, avant de fermer tous les ordis dormants éveillés des centaines d’heures par mois, avant de laisser les feux clignoter pour éviter que des millions de moteurs tournent au ralenti, avant de discipliner l’aviation, l’armée, la marine marchande et autres pollueurs corporatifs, de remettre le transport sur rail et sur barge, notre garde malade nationale interdira, par loi, la fabrication et l’utilisation de l’ampoule d’Edison, allumée pour la première fois à l’exposition universelle de Paris en 1889!
Non, mais ça va pas là-haut! Serait-ce pour nous distraire de tous les gaspillages industriels, de l’épuisement des ressources dû à la surconsommation, au capitalisme sauvage? Rendons le citoyen coupable individuellement d’un acte répréhensible, simple, un péché applicable à tous, enfants, vieillards et malades inclus!
L’ampoule sur la table de chevet serait en train de tuer la baleine, faire monter le niveau des océans, décimer l’Afrique. Et si vous voulez être sauvé des eaux et blanchi de vos comportements répugnants, vous allez participer allègrement à l’autodafé luminaire! Toutes les ampoules désormais seront fluomachin.
Fabriquée en Asie, loin, loin, transportée par bateau polluant, scellée dans un plastique-pétrole pas trop recyclable, nappée de mercure, elle coûte les yeux de la tête et enlaidit tout.
Pas capable, excusez-moi, pas capable de tolérer cette lumière blafarde, bleutée, froide et glauque, émise par ce cornet mou, ce serpent blanchi, ce néon bonzaï. Le choix: acheter des parts de ces compagnies d’ampoules torsadées protégées par la loi, ou bien, suivre ma voie, opter pour la résistance, la désobéissance civile.
J’ai calculé. Il me reste au grand max 40 ans de vie avant de ne plus rien voir ou de mourir, ce qui dans mon cas est presque la même chose. Je suis généreux, je me donne jusqu’à 103 ans. J’ai besoin dans la maison de 30 ampoules à incandescence et de huit halogènes. Je les remplace en moyenne deux fois par année. Donc avec un stock de 2400 ampoules et 480 halogènes, je pourrai vivre confortablement, hors-la-loi, jusqu’à la fin de mes jours utiles, dans la belle lumière chaude et ambrée, sous mes abat-jour de papier, et mes projecteurs crus, légèrement rosés qui font de belles joues aux femmes, aux enfants et au vieillard que je serai.
J’ai attendu jusqu’à aujourd’hui pour révéler mon geste ignoble. Je ne voulais pas vous donner des idées. Si tous les amoureux de l’incandescence s’étaient rués, suivant mon exemple, vers toutes les grandes et petites surfaces, pour dévaliser, sans éveiller de soupçon, le stock de 40, 60 et 100 watts, eh bien, nous aurions fait exploser la banque, provoqué un krach comme en 29, lorsque tous ont retiré leurs billes le même jour.
Désormais, assis tranquille à côté de mes caisses d’ampoules, je me vois dans 20 ans, au salon, recevant des milliers de visiteurs, audacieux puisque complices d’un criminel, venus revivre l’éclairage doux, ambré et, avouons-le, sensuel d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître…

Raymond Cloutier est acteur et directeur du Conservatoire d'art dramatique de Montréal.
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