Photo: Yves Barrière
21 h 23. Un soir chaleureux et humide sur la métropole… le quatrième d’affilée. La plate-bande est à plat justement. Le basilic crie famine comme la cigale chez la fourmi sa voisine, pas de provisions dans ses racines.
Plaignez-vous, thym, tomates et bégonias: je n’arroserai pas. De la pluie est attendue plus tard cette nuit.
Sortie sur ma terrasse pour profiter du spectacle de lutte offert gratuitement par les chats de ma ruelle, je relaxe. Quand, tout à coup, l’innommable et l’inadmissible se produit: mon voisin, pistolet à la main, vise et tire. Non pas les matous criards, mais bien son entrée d’asphalte… et à grande eau mes amis!
Pendant 15 frénétiques minutes j’observerai ce triste et sinistre spectacle en pestant et tapant du pied.
Je vois l’eau. Toute cette eau. Mon eau. Celle-là même que je cueille amoureusement dans un baril au sortir de la gouttière pour arroser mes boîtes à fleurs assoiffées.
Celle-là même que je préserve en mettant un 2 litres en plastique dans le réservoir des toilettes pour en économiser à chaque chasse.
Cette eau que j’empêche de filer en fermant le robinet quand je me brosse les dents, de fuir dans l’évier en mettant le bouchon pour faire la vaisselle, de se gaspiller en évitant de m’endormir sous la douche…
Devant un pareil geste de mon si bon voisinage, je ne peux m’empêcher de penser à tous ceux que je pose au quotidien, tout petits, qui risquent bien de crever dans l’œuf si on l’écrabouille en roulant dessus à coups d’utilitaires sport et autres motos marines.
Rouler à vélo, acheter local, recycler, économiser l’eau, autant de petits gestes qui s’intègrent si facilement dans mon quotidien sont si fragiles et me semblent bien inutiles si mon voisin, mon patron, mon amie vont à l’encontre.
Pourquoi continuer à poser ces gestes? Font-ils réellement une différence? Et si mes maigres actions «écolo-économico-conscientisées» étaient noyées dans l’océan d’inconscience de mes pairs? Je m’y perds.
Ça donne quoi si j’achète local mais que ma cousine magasine chez Wal-Mart? Ça donne quoi si je roule en hybride mais que je me fais doubler par des rutilants utilitaires sport?
Ça donne quoi si l’épicier me vend au gros prix des sacs écolos pour mes provisions mais que tous les kiwis, zucchinis, avocats et radis il me les vend emballés dans des matières non recyclables?
Ça donne quoi si je n’utilise pas de petit sac transparent pour acheter deux tomates mais que le jouet que j’offre à mon neveu pour Noël est prisonnier d’un carton fluorescent, doublé d’un sarcophage de plastique miroitant et d’une panoplie d’attaches en caoutchouc à l’épreuve d’un sécateur?
Ça donne quoi? Fiou… Ma conscience soudain s’échauffe et je ne sais plus où donner de la décision. M’acharner? Continuer cette démarche qui au fond ne me brime en rien? Continuer à penser à demain quand j’aurai le sentiment d’avoir réellement, même un tout petit brin, contribué au sursis de la planète?
Je dis oui. Je poursuis. Et j’en rajoute. Bientôt suivront le toit vert, les panneaux solaires. Les matériaux recyclés pour les rénovations de la maison, le compost.
Je crois fermement que ces actions conscientes, dont je suis fière, font une différence.
Et en ce qui concerne mon voisin tireur d’élite aquatique? Je m’en fous, je viens de vendre mon condo et je me construis une maison écologique!

Catherine Trudeau est comédienne.
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