Par Rémi Maillard
Paru en juin 2009
«La crise nous mènera vers un autre monde»
Photo: Hermance Triay
HERVÉ KEMPF
est journaliste spécialisé dans les questions d’environnement au quotidien français Le Monde. Ses deux derniers livres, Pour sauver la planète, sortez du capitalisme et Comment les riches détruisent la planète (Seuil, 2009 et 2007), ont connu un grand succès en France et au Québec. (À voir aussi: www.reporterre.net)
Le capitalisme va-t-il disparaître?
Cette crise marque en tout cas la fin d’un système économique uniquement axé sur l’individualisme forcené et la marchandisation généralisée des biens et des liens sociaux. C’est aussi la fin d’un modèle fondé sur une croissance matérielle qui se pensait illimitée. Plus qu’une crise, il s’agit d’une grande transformation qui nous mènera vers un autre monde.
À quoi ressemblera ce monde?
Il faut reconstruire une société où le bien commun passe avant le profit. L’économie ne doit plus être une fin en soi, mais un outil au service des gens. Nous devons changer de valeurs, remplacer le marché, la croissance, la compétition et l’individualisme par la solidarité, la coopération et l’intérêt général. Il ne s’agit pas d’aller vers un système de planification collective ou de contrôle par l’État de toutes nos activités, mais d’encadrer l’économie de marché et de l’écarter de domaines comme la santé, l’éducation, la culture ou la politique énergétique. L’entreprise à capitaux privés et avec des actionnaires capitalistes n’est pas le seul modèle possible; celui de l’économie coopérative, par exemple, peut lui aussi être efficace.
Comment relever le défi écologique?
La préservation de la planète passe par une meilleure répartition de la richesse. Au cours des 30 dernières années, les inégalités ont atteint un niveau intolérable, que ce soit dans les pays industrialisés ou ailleurs. Or, cette inégalité a des effets très nocifs sur le plan écologique, car le modèle culturel exhibé par l’oligarchie au pouvoir imprègne toute la société et nous conduit au gaspillage et à une surconsommation matérielle généralisée. Il faut sortir de ce modèle, de même qu’il faut changer la référence au PIB [produit intérieur brut], avec l’idée de croissance qui l’accompagne: cet indicateur ne prend pas en compte les dégâts occasionnés par l’activité humaine sur les écosystèmes et il est donc inadéquat.
Si chacun fait sa part, cela suffira-t-il?
Bien sûr, il est important de réduire individuellement notre consommation matérielle et notre consommation d’énergie. Mais c’est une fiction de croire que les choses vont changer si le système reste orienté vers la croissance, si nous continuons à être inondés de publicités… Il faut faire en sorte que notre effort se traduise aussi au niveau collectif, et donc prendre de nouvelles orientations politiques. C’est très bien de circuler à vélo, mais si le gouvernement décide de construire une nouvelle autoroute plutôt que d’investir dans un train, cela ne servira pas à grand-chose. Les scientifiques estiment qu’il nous reste une dizaine d’années avant d’atteindre le point de non-retour en matière de changement climatique. Nous avons donc peu de temps pour réorienter notre énorme paquebot planétaire sur une voie écologique et juste.